L’euphémisation En 1946, George Orwell dresse l’inventaire. On bombarde depuis le ciel des villages sans défense, on chasse leurs habitants dans la campagne, on mitraille le bétail, on incendie les huttes : cela s’appelle « pacification ».
On arrache des millions de paysans à leurs fermes et on les jette sur les routes : « transfert de population ».
On emprisonne des années sans procès, on abat d’une balle dans la nuque : « élimination des éléments peu sûrs ». Il faut de tels mots, conclut-il, quand on veut nommer les choses sans en faire surgir l’image.
Tout l’art de l’euphémisme est là : garder le fait, supprimer la vue. La France a son musée.
Jusqu’en 1999, ses textes officiels ne connaissaient pas de guerre d’Algérie, mais des « opérations effectuées en Afrique du Nord » ; il a fallu la loi du 18 octobre 1999, 37 ans après la fin des combats, pour y substituer les mots « guerre d’Algérie ». L’entreprise a sa vitrine.
Depuis la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002, le « plan social » s’appelle « plan de sauvegarde de l’emploi » ; l’intention du législateur était honorable, rappeler à l’employeur son devoir de reclasser, et le résultat est une ironie de fer : le document qui organise les licenciements porte le nom de ce qu’il supprime.
Les états-majors ont leurs « frappes ciblées » et leurs « dommages collatéraux », où les morts civils deviennent une marge d’erreur. Et quand le mot doux ne suffit plus, on impose le mot.
Le 24 février 2022, la Russie envahit l’Ukraine et l’appelle « opération militaire spéciale » ; 2 jours plus tard, son régulateur des médias ordonne à plusieurs rédactions de supprimer les articles qui parlent d’« assaut », d’« invasion » ou de « déclaration de guerre » ; le 4 mars, une loi punit jusqu’à 15 ans de prison les « fausses informations » sur l’armée.
Poussé à son terme, l’euphémisme devient un délit de vocabulaire. Réserve du professeur : l’euphémisme n’est pas toujours une arme.
La politesse en vit, la médecine aussi, qui ne jette pas un diagnostic au visage d’un malade ; parfois, le mot doux protège la victime plutôt que le bourreau. Mais le pouvoir n’euphémise pas par délicatesse : il anesthésie celui qui aurait pu s’indigner.
On s’indigne d’une image, jamais d’une catégorie administrative. La Constitution du #PIC n’a pas d’article contre les euphémismes, et c’est sagesse : on ne légifère pas sur les mots, la Russie a montré en 2022 où cela mène.
Reste le réflexe, celui d’Orwell, retourné contre ses héritiers : traduisez. Devant chaque formule officielle, demandez ce qu’une caméra aurait filmé.
Un « plan de sauvegarde de l’emploi », ce sont des salariés qui rendent leur badge un vendredi ; une « opération spéciale », des immeubles éventrés et des gens dans les caves. Si la traduction vous serre la gorge, c’est que le mot faisait son travail.
Pour aller plus loin
La rhétorique classique voyait dans l’euphémisme une figure de style, un adoucissement choisi par celui qui parle. La sociologie en a fait autre chose.
En 1975, dans les Actes de la recherche en sciences sociales, Pierre Bourdieu consacre un long article à « L’ontologie politique de Martin Heidegger » et y pose une thèse qui déborde largement son objet : tout discours est un compromis entre ce qu’on a intérêt à dire et la censure qu’exerce le champ où l’on parle, et ce compromis est le produit de « stratégies d’euphémisation, consistant inséparablement à mettre en forme et à mettre des formes ».
L’euphémisme n’est donc pas d’abord un mensonge individuel ; c’est ce qu’un milieu permet de dire.
Bourdieu n’épargne pas le sien : il voit dans le jargon de la « science politique » le « produit du travail collectif d’euphémisation » qui circule entre instituts, journaux semi-officiels, instituts de sondage, commissions et comités.
Avant lui, le philologue Victor Klemperer avait tenu, sous le Troisième Reich, le journal de la langue du régime (LTI, 1947), et Hannah Arendt avait relevé, dans Eichmann à Jérusalem (1963), les consignes de langage qui faisaient dire « solution finale » et « évacuation » pour ne jamais dire tuer.
La meilleure objection est linguistique, et elle est élégante.
En 1994, dans le New York Times, Steven Pinker décrit ce qu’il appelle le tapis roulant des euphémismes : un mot neuf, choisi pour échapper à la charge d’un mot ancien, finit toujours par se charger à son tour, parce que ce sont les choses, non les mots, qui portent les sentiments.
L’euphémisme serait donc impuissant à la longue. Tranchons : l’observation est exacte, et elle ne sauve pas le pouvoir. Le tapis roulant prouve que l’euphémisme s’use ; il ne prouve pas qu’il ne sert à rien.
Un euphémisme d’État n’a pas besoin de durer toujours, il lui suffit de durer le temps d’une décision.
Et quand il s’use, on le remplace : le « plan social » est devenu en 2002 « plan de sauvegarde de l’emploi » précisément parce que le premier avait fini par dire ce qu’il désignait.
Le cas le plus documenté vient des États-Unis, et il montre que l’euphémisme ne trompe pas seulement le public.
Le 9 décembre 2014, la commission du renseignement du Sénat américain publie le résumé de son rapport sur le programme de détention et d’interrogatoire de la CIA. Pendant des années, l’agence avait parlé de « techniques d’interrogatoire renforcées ».
Le rapport conclut que ces interrogatoires « ont été brutaux et bien pires que ce que la CIA a représenté aux décideurs et à d’autres » (notre traduction), et cite des archives internes de l’agence qui décrivent la simulation de noyade infligée à un détenu comme devenue « une série de quasi-noyades » (notre traduction).
L’euphémisme circulait vers le haut autant que vers le bas : ceux qui autorisaient le programme lisaient eux aussi la version filtrée. La France fournit une leçon inverse, plus discrète.
La loi du 30 octobre 2007 a institué un Contrôleur général des lieux de privation de liberté ; parmi les lieux qu’il contrôle figurent les centres de rétention administrative et les zones d’attente.
L’administration dit « retenir » ; l’autorité qu’elle a elle-même créée dit « priver de liberté ». La traduction réclamée par l’entrée, l’État l’a donc faite, dans l’intitulé d’une de ses propres institutions.
La notion a ses limites, et l’on aurait tort de croire que le mot brutal est toujours le mot vrai.
Le dysphémisme, qui force le trait pour choquer, est lui aussi une stratégie : il remplace une image absente par une image excessive, et il dispense tout autant d’examiner le fait.
« Dire les choses » est devenu un argument de vente, et il se vend souvent sous un emballage aussi calculé que l’euphémisme qu’il prétend déchirer.
Le bon critère n’est pas la dureté du mot, mais sa précision : le terme permet-il de se représenter ce qui arrive, à qui, et qui en décide ? « Rétention » échoue au test, non parce qu’il est doux, mais parce qu’il cache qui retient et ce qu’on retire.
La Constitution d’urgence ne prétend pas purger la langue publique, ce que l’entrée juge à bon droit dangereux ; elle ne règle les mots qu’aux endroits où ils décident ou vendent, et ce choix est une thèse.
L’allégation qui vend d’abord : « vert », « durable », « responsable » n’y sont licites que si leur auteur en détient la preuve (Titre VI, article 9), ce qui fait de l’euphémisme commercial une affaire de preuve, non de goût.
Le fait affirmé par ceux qui gouvernent ensuite, dont le peuple a droit à la véracité (Titre V, article 1) ; mais ce devoir ne vise que les faits précis et vérifiables, et l’euphémisme, qui choisit un mot sans affirmer un faux, lui échappera presque toujours.
La question posée au peuple enfin, là où le mot décide. Les Formulateurs, citoyens tirés au sort, rédigent cette question « en termes neutres » ; elle « ne suggère aucune réponse » (Titre II, article 7).
Qui décide qu’un terme est neutre ? Personne une fois pour toutes, et c’est là l’hypothèse : des citoyens tirés au sort, qui entendent des experts contradictoires, jugent mieux qu’un cabinet ce qu’un mot fait entendre.
C’est la questiologie appliquée au vocabulaire. Le reste relève du citoyen, et de la vigilance que décrivent les entrées voisines sur les mots-écrans et la novlangue.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 (texte publié par The Orwell Foundation) : « Thus political language has to consist largely of euphemism, question-begging and sheer cloudy vagueness. » ; « Such phraseology is needed if one wants to name things without calling up mental pictures of them. » (Le langage politique doit donc consister en grande partie en euphémismes, en pétitions de principe et en pur flou nébuleux ; une telle phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses sans en évoquer l’image ; notre traduction). consulter la source
Pierre Bourdieu, « L’ontologie politique de Martin Heidegger », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 1, n° 5-6, novembre 1975, p. 109-156 : « cette « formation de compromis », pour parler comme Freud, est le produit de stratégies d’euphémisation, consistant inséparablement à mettre en forme et à mettre des formes ». consulter la source
Sénat des États-Unis, Select Committee on Intelligence, Committee Study of the Central Intelligence Agency’s Detention and Interrogation Program, rapport n° 113-288, 9 décembre 2014, résumé, constat n° 3 : « The interrogations of CIA detainees were brutal and far worse than the CIA represented to policymakers and others. » ; « Internal CIA records describe the waterboarding of Khalid Shaykh Mohammad as evolving into a « series of near drownings. » » (Les interrogatoires des détenus de la CIA ont été brutaux et bien pires que ce que la CIA a représenté aux décideurs et à d’autres ; des archives internes de la CIA décrivent la simulation de noyade infligée à Khalid Cheikh Mohammed comme devenue « une série de quasi-noyades » ; notre traduction). consulter la source
Contrôleur général des lieux de privation de liberté, « Ses moyens d’action » : « La mission qui lui est dévolue par la loi du 30 octobre 2007 étant préventive, le CGLPL n’a en revanche pas vocation à intervenir dans des situations individuelles ». La liste des lieux contrôlés, sur le même site, range les centres de rétention administrative et les zones d’attente parmi les lieux de privation de liberté. consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 : « La question est rédigée en termes neutres, selon une forme fixe déterminée par la loi organique ; elle ne suggère aucune réponse et ne fait état d’aucune conséquence présumée du vote. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La parrhèsia · Le jugement, faculté politique
La parade : Constitution, titre II, article 7
Du même tonneau, dans le Lexique : La novlangue · La langue de bois · Le cadrage · La lutte contre les « fausses nouvelles » · La gestion des perceptions
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Université populaire de l’intelligence collective, où l’on s’exerce à l’autodéfense intellectuelle
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