On vous dit :
« Le budget de l’État, le nucléaire, la dette, la géopolitique : ce sont des dossiers d’une complexité folle. Vous voulez les faire trancher par des gens qui n’en ont jamais lu une ligne ? Ce n’est pas du mépris, c’est du réalisme : gouverner est un métier. »
Voici ce que vous pouvez répondre
Regardez qui s’est trompé. En 2001, les Suisses ont inscrit dans leur Constitution, à 85 % des voix, un frein à l’endettement ; en France, où seuls les élus votent le budget, la dette atteint 119 % du PIB. Sur le nucléaire, les Suisses ont refusé en 2016 une sortie programmée, puis adopté en 2017 une loi de transition : un jugement nuancé.
L’argument que vous reprenez a un auteur et une date : Sieyès, le 7 septembre 1789 ; le peuple n’aurait « ni assez d’instruction, ni assez de loisir » pour faire la loi.
On ne demande pas au citoyen d’être ingénieur, mais de trancher entre des options que des experts contradictoires lui exposent. Aristote le disait : c’est le convive, et non le cuisinier, qui juge le festin.
Sources : Emmanuel-Joseph Sieyès · Aristote · Administration fédérale des finances · INSEE. Le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».
Pour aller plus loin
L’argument de la complexité est le plus ancien de la démocratie représentative, et il a été dit en toutes lettres.
Le 7 septembre 1789, Sieyès explique à l’Assemblée que « la très-grande pluralité de nos Concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des Lois qui doivent gouverner la France » ; il ajoute même : « Nous sommes donc forcés de ne voir, dans la plus grande partie des hommes, que des machines de travail. »
L’instruction a changé : en 2024, 79 % d’une génération obtient le baccalauréat, contre 29 % en 1985 (INSEE).
Le loisir aussi peut s’organiser : c’est l’objet du tirage au sort, qui donne à quelques centaines de citoyens le temps et les moyens d’étudier un dossier pour tous les autres.
Mais le fond est ailleurs, et Frédéric Bascuñana le résume : « La souveraineté ne demande pas de diplôme. »
Dans la Constitution d’urgence, la complexité est traitée par une division du travail, pas par une confiscation.
Les 777 Formulateurs, tirés au sort, « auditionnent des experts contradictoires, et rédigent les notes citoyennes exposant, pour chaque question, les arguments opposés » (Titre II, article 7).
Le modèle existe : dans l’Oregon, depuis 2010, un panel de citoyens tirés au sort étudie chaque initiative pendant plusieurs jours et rédige une déclaration insérée dans la brochure envoyée à tous les électeurs.
Les travaux de John Gastil et de ses collègues ont montré que la lecture de cette déclaration modifiait la connaissance du dossier et les intentions de vote. L’expert instruit, le citoyen tranche : c’est ce que fait déjà un jury d’assises.
Les faits contredisent l’idée d’un peuple incapable de gérer l’argent public. Le 2 décembre 2001, les Suisses ont approuvé à 85 % l’article 126 de leur Constitution, qui institue un frein à l’endettement.
En France, où le budget relève des seuls représentants, et parfois du seul 49.3, la dette publique atteignait 3 595,5 milliards d’euros à la fin du deuxième trimestre 2026, soit 119 % du PIB (INSEE, 29 septembre 2026).
On ne prétendra pas que la démocratie directe explique à elle seule l’écart ; mais il est difficile de soutenir que les experts ont mieux tenu les comptes que ne l’aurait fait le peuple.
Tout ne se vote pas. La dissuasion, la conduite quotidienne de la diplomatie ou la gestion d’une crise restent au Conseil des Sept, exécutif collégial.
La Constitution d’urgence réserve au référendum obligatoire les choix qui engagent durablement la nation : toute déclaration de guerre et la poursuite de tout engagement militaire extérieur au-delà de 90 jours, les transferts de souveraineté, les grands choix énergétiques, le relèvement du plafond d’endettement, la monnaie (Titre I, article 7).
Le peuple fixe le cap ; les délégués conduisent le navire.
Les relances probables
« Et si le peuple vote une absurdité budgétaire ? »
Les élus en votent aussi, et depuis longtemps. La différence : le peuple paie lui-même ses erreurs et peut les corriger par référendum abrogatoire. Et notre Constitution soumet au peuple tout relèvement du plafond d’endettement, et tout emprunt qui le dépasserait : c’est un frein, pas un accélérateur.
« La géopolitique exige le secret et la rapidité. »
D’accord, et c’est pourquoi la conduite des affaires reste au Conseil des Sept. Le peuple n’intervient que sur les engagements durables : une déclaration de guerre, un engagement militaire extérieur de plus de 90 jours, une adhésion à une alliance, un transfert de souveraineté.
« Les Suisses sont éduqués au vote depuis 1848, pas nous. »
Exactement : la compétence civique s’apprend en pratiquant. Tocqueville le disait des institutions communales, qui mettent la liberté « à la portée du peuple ». C’est pour cela que nous prévoyons une transition, l’Année Zéro, et que nous encourageons dès aujourd’hui les votations citoyennes.
« Les gens votent avec leurs tripes. »
Les députés votent souvent avec des consignes de groupe. Entre une consigne et des tripes informées par une note contradictoire, le second n’a pas à rougir. Et l’Oregon montre que l’information change réellement le vote.
« Même les Français le disent : la politique, c’est trop compliqué, il faut être spécialiste. »
La moitié le dit, l’autre moitié non : 49 % d’accord et 49 % en désaccord dans le baromètre du CEVIPOF de janvier 2026. Et la même enquête montre que 79 % des Français veulent recourir plus souvent au référendum pour les lois importantes. Ils ne se croient pas omniscients : ils demandent qu’on les éclaire, puis qu’on les laisse trancher. C’est exactement le rôle de nos Formulateurs.
Les pièges à éviter
- Ne dites pas que la complexité est « artificielle » ou « fabriquée » en bloc : certains dossiers sont réellement complexes, et l’adversaire vous traitera d’anti-intellectuel. Dites que la complexité relève de l’instruction du dossier, pas du droit de trancher.
- Ne présentez pas l’écart de dette entre la Suisse et la France comme une preuve causale : c’est une illustration.
- Ne dites pas que le peuple votera sur la dissuasion nucléaire ou sur chaque décision diplomatique : c’est faux, et c’est la caricature qu’on attend de vous.
- N’utilisez pas le taux de bacheliers comme condition de la souveraineté : le #PIC affirme que la souveraineté ne demande pas de diplôme. Le chiffre sert seulement à réfuter l’argument de Sieyès.
- Le proverbe d’Aristote (« le convive et non le cuisinier ») est proche de l’image du repas déjà utilisée dans la page « Les Français sont des veaux » : ne répétez pas les deux dans la même intervention.
Pour prolonger
Dans l’Abécédaire et le Lexique du Pouvoir :
- Le frein à l’endettement
- La démocratie représentative
- Le tirage au sort
- L’échevinage et le jury populaire
- La démocratie directe
- La démocratie épistémique
Dans nos textes :
- Constitution d’urgence, titre II, art. 7 : les Formulateurs : les Sept cent soixante-dix-sept
- Constitution d’urgence, titre I, art. 7 : le référendum obligatoire par matière
Dans l’Autodéfense :
Références utiles
Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.
Emmanuel-Joseph Sieyès, Dire de l’abbé Sieyès sur la question du veto royal, à la séance du 7 septembre 1789, Versailles, Baudouin, 1789 (Wikisource) : « D’abord, la très-grande pluralité de nos Concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir, pour vouloir s’occuper directement des Lois qui doivent gouverner la France ; leur avis est donc de se nommer des Représentans » ; et plus haut : « Nous sommes donc forcés de ne voir, dans la plus grande partie des hommes, que des machines de travail. ». consulter la source
Aristote, La Politique, livre III (chap. XI de la numérotation moderne), trad. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Ladrange, 1874 : « Ainsi encore le timonier du vaisseau se connaîtra mieux en gouvernails que le charpentier ; et c’est le convive et non pas le cuisinier qui juge le festin. ». consulter la source
Administration fédérale des finances (Suisse), « Frein à l’endettement » : « L’art. 126 a été accepté lors de la votation populaire du 2 décembre 2001 avec une majorité de 85 % des voix. ». consulter la source
INSEE, Informations rapides n° 158, 25 juin 2026 : « À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique au sens de Maastricht s’établit à 3 536,1 Md€ […] elle s’établit à 117,5 % [du PIB] ». consulter la source
DETEC (Suisse), Initiative populaire « Pour la sortie programmée de l’énergie nucléaire », 27 novembre 2016 : « les citoyens suisses ont rejeté l’initiative populaire «Sortir du nucléaire» (54,2% Non) ». consulter la source
DETEC (Suisse), « Stratégie énergétique 2050 : votation concernant la loi sur l’énergie », 21 mai 2017 : « Le 21 mai 2017, le peuple a accepté la révision de la loi sur l’énergie. […] La construction de nouvelles centrales nucléaires sera en outre interdite. ». consulter la source
John Gastil, Katherine R. Knobloch, Justin Reedy, Mark Henkels, Katherine Cramer, « Assessing the Electoral Impact of the 2010 Oregon Citizens’ Initiative Review », American Politics Research, 2018 (en ligne 2017), DOI 10.1177/1532673X17715620 ; résumé de l’auteur sur le blog USAPP de la LSE, 13 décembre 2017 : « reading this Statement influenced Oregon voters’ values tradeoffs, issue knowledge, and vote intentions » (notre traduction : « la lecture de cette déclaration a influé sur les arbitrages de valeurs, la connaissance du dossier et les intentions de vote des électeurs de l’Oregon ») ». consulter la source
INSEE, France, portrait social, édition 2025, « Niveau de diplôme de la population » : « La proportion de bacheliers dans une génération est de 79 % en 2024 […] En 1985, cette part était de 29 % ». consulter la source
Frédéric Bascuñana, [DIRECT #PIC 002] « La démocratie SANS les politiciens ! », synthèse et transcription publiées sur Politoscope : « La souveraineté ne demande pas de diplôme. Elle demande avant tout quoi les amis ? De la dignité. ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article 7 (Formulateurs) : « Ils vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au référendum, auditionnent des experts contradictoires, et rédigent les notes citoyennes exposant, pour chaque question, les arguments opposés. ». consulter la source
CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 17 (janvier 2026) : « Bonne image de « Que ce soient des experts et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays » : 59 % ». consulter la source
James C. Scott, Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998 (sylviculture scientifique allemande, Brasília, collectivisation soviétique, villagisation forcée en Tanzanie). consulter la source
John Dewey, The Public and Its Problems, 1927, chapitre VI « The Problem of Method » (Standard Ebooks), notre traduction : « The man who wears the shoe knows best that it pinches and where it pinches, even if the expert shoemaker is the best judge of how the trouble is to be remedied. ». Notre traduction : « C’est celui qui porte la chaussure qui sait le mieux qu’elle blesse et où elle blesse, même si le cordonnier expert est le meilleur juge de la façon d’y remédier. ». consulter la source
Philip E. Tetlock, Expert Political Judgment: How Good Is It? How Can We Know?, Princeton University Press, 2005 ; compte rendu d’Adrian E. Tschoegl et J. Scott Armstrong : « He recruited 284 people whose professions included “commenting or offering advice on political and economic trends.” […] The experts barely if at all outperformed informed non-experts and neither group of forecasters did well against simple rules and models. » (notre traduction : « Il a recruté 284 personnes dont le métier consistait notamment à “commenter ou conseiller sur les tendances politiques et économiques”. […] Les experts ont à peine fait mieux, si tant est qu’ils l’aient fait, que des non-spécialistes informés, et aucun des deux groupes n’a fait bonne figure face à des règles et des modèles simples. ») ». consulter la source
INSEE, dette trimestrielle de Maastricht des administrations publiques, deuxième trimestre 2026, chiffres annoncés le 29 septembre 2026 (dépêche AFP reprise par Boursedirect) : « atteignant 3.595,5 milliards d’euros, soit 119% du produit intérieur brut ». consulter la source
Version 1.5 du 5 octobre 2026 : encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Dette publique mise à jour (deuxième trimestre 2026 : 119 % du PIB, INSEE, 29 septembre). Version 1.4 du 2 octobre 2026 : citations de la Constitution d’urgence (Titre I, article 7) alignées sur le texte en vigueur ; encadré « Entre nous ». Version 1.3 du 27 septembre 2026 : présentation des traductions harmonisée dans les références ; la section devient l’Autodéfense, kit de répartie du #PIC. Version 1.2 du 25 septembre 2026, au soir. Harmonisation avec la Constitution d’urgence et le Protocole amendés le même jour (référendum engagé dès l’entrée en fonctions, engagement notarié unique, Conseil de l’Année Zéro subordonné à l’adoption, citations et chiffres vérifiés). Version 1.1 du 25 septembre 2026 : ajout de relances, de références et de développements tirés des cailloux blancs et des directs, vérifiés. Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication.
Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : Le nudge · La néoténie civique · Le système 1 détourné · Les mots-écrans · La dette comme discipline · Les cabinets de conseil · La fabrique du doute
Le mot juste, dans l’Abécédaire : La démocratie épistémique · Les deux systèmes de pensée · Le frein à l’endettement
Pour agir : l’Université populaire de l’intelligence collective
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