Quinn Slobodian Historien canadien né en 1978, professeur d’histoire internationale à l’université de Boston depuis 2024 après avoir enseigné à Wellesley College, Quinn Slobodian est devenu en quelques livres l’un des meilleurs cartographes du néolibéralisme réel, celui des institutions plutôt que des slogans.
Sa méthode est celle de l’historien des idées : lire ce que les acteurs ont écrit, suivre qui a parlé à qui, où, et pour quoi faire. 3 livres suffisent à mesurer l’apport.
Globalists (2018 ; Les Globalistes, Seuil, 2022) montre que les néolibéraux de l’« école de Genève » n’ont jamais voulu d’un marché sans État, mais d’un marché « encastré » dans un droit international hors de portée des parlements.
Il y reprend à Carl Schmitt 2 mots du droit romain qui éclairent tout : l’imperium, le monde des États, découpé en territoires où l’on gouverne des hommes, et le dominium, le monde de la propriété, où l’argent et les biens circulent par-delà les frontières.
Le capitalisme moderne vit dans ce monde dédoublé, et l’ordre rêvé par les néolibéraux laisse aux nations l’imperium, les drapeaux et les élections, pour mieux soustraire le dominium à leur prise.
Crack-Up Capitalism (2023 ; Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025) en décrit la suite : quelque 5 400 « zones », paradis fiscaux, ports francs, zones économiques spéciales, villes à charte, où le capital s’offre des territoires sans citoyens.
Hayek’s Bastards (2025) montre enfin que des courants de l’extrême droite, de Murray Rothbard à Javier Milei, sont nés à l’intérieur du mouvement néolibéral et non contre lui : une querelle de famille, pas une guerre. Pourquoi le #PIC le lit-il ?
Parce que Slobodian donne à notre intuition ce qui lui manquait, une généalogie documentée. Quand un citoyen constate que son vote ne change rien à l’essentiel, il n’est ni paranoïaque ni ignorant : une partie des décisions a été placée, délibérément et publiquement, hors de portée du suffrage.
Et parce qu’il nous garde de 2 erreurs symétriques : croire que le néolibéralisme veut moins d’État, alors qu’il veut un autre État ; croire que toute rhétorique « antiglobaliste » est un contre-pouvoir, alors qu’une partie en sort du même berceau.
Réserve : Slobodian n’est pas des nôtres, il ne propose ni référendum ni tirage au sort, et l’on se gardera de lui prêter nos conclusions.
Mais qui veut rendre au peuple le pouvoir constituant doit savoir ce qu’on lui a pris, et où on l’a rangé : d’où la règle du #PIC, pas de transfert de compétence à une organisation supranationale sans vote du peuple (Constitution, titre I, article 7).
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les marchés écraseront votre démocratie : voyez la Grèce », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent », « Avec vos référendums obligatoires, la France ne tiendra plus ses alliances », « Votre souveraineté monétaire, c’est la sortie de l’euro ».
Pour aller plus loin
Slobodian ne découvre pas un secret ; il relit des textes publiés, et c’est ce qui rend sa démonstration si gênante.
En septembre 1939, dans « The Economic Conditions of Interstate Federalism », repris en 1948 dans Individualism and Economic Order, Friedrich Hayek conclut que « l’abrogation des souverainetés nationales et la création d’un ordre juridique international effectif sont le complément nécessaire et l’aboutissement logique du programme libéral » (notre traduction).
En avril 1947, les fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin inscrivent parmi leurs objets de travail « la création d’un ordre international propice à la sauvegarde de la paix et de la liberté et permettant l’établissement de relations économiques internationales harmonieuses » (notre traduction).
Rien de clandestin : des revues, des colloques, des statuts.
L’apport de l’historien est d’avoir suivi ces hommes sur un demi-siècle, de l’Institut des hautes études internationales de Genève, où enseignèrent Ludwig von Mises et Wilhelm Röpke, jusqu’à l’Organisation mondiale du commerce, et d’en tirer une thèse que résume son éditeur : le néolibéralisme est apparu « moins pour réduire l’État et abolir les règles que pour les redéployer à l’échelle mondiale » (notre traduction).
La meilleure objection porte sur la méthode. L’« école de Genève » est une catégorie forgée par Slobodian lui-même ; l’économiste Tyler Cowen, dans un compte rendu favorable, note que l’école autrichienne d’après-guerre s’y trouve « rebaptisée ».
Donner une unité rétrospective à des auteurs qui se disputaient, c’est risquer de leur prêter un dessein qu’ils n’avaient pas ensemble.
S’y ajoute une objection de fond : après 1914 et la guerre commerciale des années 1930, vouloir mettre l’échange international à l’abri des passions nationales pouvait être un projet de paix, et le Mont-Pèlerin le dit en toutes lettres. Il faut accorder les deux points, et constater qu’ils ne changent rien à la question politique.
Slobodian ne prétend pas qu’un séminaire genevois a rédigé les traités ; il montre qu’une idée était disponible, argumentée, et qu’elle a trouvé des institutions.
Et la sincérité du motif ne dit rien de l’effet : ce qu’on place dans un traité, on le retire au vote. La bonne question n’est pas de savoir si ces hommes voulaient la paix, mais qui peut aujourd’hui défaire ce qu’ils ont voulu.
La France offre un cas d’école, que l’on peut juger sans passion.
L’indépendance de la Banque de France a d’abord buté sur la Constitution : le 3 août 1993, le Conseil constitutionnel juge qu’en proscrivant toute instruction du Gouvernement, la loi méconnaît la compétence de celui-ci « pour déterminer et conduire la politique de la Nation ».
Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne grave aujourd’hui le principe à son article 130 : ni la Banque centrale européenne, ni les banques centrales nationales ne peuvent « solliciter ni accepter des instructions » des gouvernements.
On peut le défendre, au nom de la lutte contre l’inflation ; on ne peut pas nier que la monnaie, l’un des leviers les plus puissants de l’économie, a été placée hors de portée de tout suffrage national, et que seule une révision des traités, à l’unanimité des États, pourrait l’y ramener.
Ailleurs, la séparation de l’imperium et du dominium a pris une forme presque chimiquement pure.
Au Honduras, une loi a autorisé des zones d’emploi et de développement économique dotées de leurs propres règles ; le Congrès l’a ensuite abrogée, et la société qui exploite la zone Próspera a engagé contre la République du Honduras un arbitrage devant le CIRDI, enregistré le 3 février 2023.
Le propriétaire assigne le souverain : c’est la scène que décrit Le Capitalisme de l’apocalypse.
La lecture a ses limites, et elles protègent d’abord le lecteur. La grille de Slobodian éclaire beaucoup ; elle n’explique pas tout.
Tout traité n’est pas un « encastrement », toute règle européenne n’est pas néolibérale, et la tentation de faire de ce travail une clé qui ouvre toutes les portes reproduirait, sous des dehors savants, le réflexe complotiste qu’il permet précisément de congédier.
C’est pourquoi le #PIC n’emploie le mot « globalistes » qu’en ce sens : des auteurs nommés, des textes datés, des institutions identifiables.
Hayek’s Bastards (2025) ajoute une mise en garde que l’époque rend précieuse : des courants majeurs de l’extrême droite sont nés « à l’intérieur du mouvement intellectuel néolibéral, et non contre lui » (notre traduction).
Pour le #PIC, la leçon est d’abord une leçon de lucidité sur ses propres outils.
Le référendum obligatoire ne règle pas seulement le flux des transferts de compétence : il couvre aussi « toute dénonciation » d’un tel traité, et le retrait d’une organisation supranationale y figure, comme disposition discutée.
On ne sort donc pas autrement qu’on n’est entré, et le stock de ce qui a été placé hors d’atteinte redevient atteignable.
La monnaie et la dette y sont nommées : tout « abandon de souveraineté monétaire » passe par le peuple, et le plafond d’endettement ne peut être relevé que par lui (Titre VI, article 4).
Ce stock, la Constitution d’urgence ne prétend pas le trier elle-même : fidèle à son refus du programme, elle en rend la décision au peuple, question par question, et c’est à lui de dire ce qu’il veut reprendre et ce qu’il préfère laisser à l’abri.
Encore faut-il qu’il sache ce qui a été rangé où, par qui et pourquoi ; c’est ce que Slobodian permet, sans être des nôtres.
Qui veut exercer le pouvoir constituant doit d’abord dresser l’inventaire de ce qu’on lui a soustrait ; les objections prévisibles sont traitées dans l’Autodéfense.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Friedrich A. Hayek, « The Economic Conditions of Interstate Federalism », New Commonwealth Quarterly, septembre 1939 ; repris dans Individualism and Economic Order, University of Chicago Press, 1948, chapitre XII, p. 269 (édition numérisée par le Mises Institute) : « the abrogation of national sovereignties and the creation of an effective international order of law is a necessary complement and the logical consummation of the liberal program » (l’abrogation des souverainetés nationales et la création d’un ordre juridique international effectif sont le complément nécessaire et l’aboutissement logique du programme libéral ; notre traduction). consulter la source
Société du Mont-Pèlerin, Statement of Aims, 8 avril 1947 : « The problem of the creation of an international order conducive to the safeguarding of peace and liberty and permitting the establishment of harmonious international economic relations. » (Le problème de la création d’un ordre international propice à la sauvegarde de la paix et de la liberté et permettant l’établissement de relations économiques internationales harmonieuses ; notre traduction). consulter la source
Conseil constitutionnel, décision n° 93-324 DC du 3 août 1993, Loi relative au statut de la Banque de France et à l’activité et au contrôle des établissements de crédit, considérant 10 : « que les dispositions de la loi, en tant qu’elles concernent la définition de la politique monétaire et de son but et qu’elles proscrivent toute instruction du Gouvernement, méconnaissent la compétence de celui-ci pour déterminer et conduire la politique de la Nation ». consulter la source
Banque centrale européenne, « L’indépendance de la BCE » (commentaire de l’article 130 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne) : « Ni la BCE, ni les banques centrales nationales (BCN), ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni accepter des instructions des institutions ou organes de l’Union européenne (UE), des gouvernements des États membres de l’Union européenne ou de tout autre organisme. ». consulter la source
Quinn Slobodian, Globalists: The End of Empire and the Birth of Neoliberalism, Harvard University Press, 2018 (présentation de l’éditeur) ; trad. fr. Les Globalistes, Seuil, 2022 : « neoliberalism emerged less to shrink government and abolish regulations than to redeploy them at a global level » (le néolibéralisme est apparu moins pour réduire l’État et abolir les règles que pour les redéployer à l’échelle mondiale ; notre traduction). consulter la source
CIRDI, affaire n° ARB/23/2, Honduras Próspera Inc., St. John’s Bay Development Company LLC et Próspera Arbitration Center LLC c. République du Honduras, enregistrée le 3 février 2023. La fiche officielle de l’arbitrage : les demandeurs invoquent un accord de stabilité juridique et le traité de libre-échange CAFTA-DR contre l’État qui a abrogé le régime des zones ; l’illustration la plus nette de ce que Slobodian appelle le capitalisme des zones. consulter la source
Quinn Slobodian, Hayek’s Bastards: Race, Gold, IQ, and the Capitalism of the Far Right, Zone Books, 2025 (présentation de l’éditeur) : « key strains of the Far Right emerged within the neoliberal intellectual movement not against it. What has been reported as an ideological backlash against neoliberal globalization in recent years is often more of a frontlash. » (des courants majeurs de l’extrême droite sont nés à l’intérieur du mouvement intellectuel néolibéral, et non contre lui. Ce que l’on a présenté ces dernières années comme un retour de bâton idéologique contre la mondialisation néolibérale est souvent plutôt un coup d’avance ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 7 : « Sont soumis obligatoirement au vote du peuple, sans qu’aucune initiative ne soit requise :
1° toute révision de la présente Constitution ;
2° toute ratification ou modification d’un traité emportant transfert, délégation ou partage de compétence à une organisation supranationale ou internationale, ainsi que toute dénonciation d’un tel traité ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La souveraineté monétaire · Le pouvoir constituant · La primauté du droit international
La riposte, dans l’Autodéfense : « Avec vos référendums obligatoires, la France ne tiendra plus ses alliances » · « Votre souveraineté monétaire, c’est la sortie de l’euro » · « Les marchés écraseront votre démocratie : voyez la Grèce »
La parade : Constitution, titre VI, art. 4 : la souveraineté monétaire et l’endettement · Constitution, titre XIV, art. 4 : la protection des entreprises stratégiques · Constitution, titre I, art. 7 : le référendum obligatoire par matière
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Observatoire de la pensée démocratique · L’Université populaire de l’intelligence collective
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