Le principe de distinction En 1995, le politiste Bernard Manin publie Principes du gouvernement représentatif et rappelle ce que nos manuels d’éducation civique ont oublié : le gouvernement représentatif n’a pas été conçu comme une variante de la démocratie, mais comme autre chose.
Ses fondateurs voulaient, et ils l’ont écrit, que les élus soient socialement supérieurs à ceux qui les élisent : plus riches, plus instruits, plus « distingués ». Manin appelle cela le principe de distinction.
Le 7 septembre 1789, Sieyès explique à la Constituante que les citoyens qui se nomment des représentants renoncent à faire eux-mêmes la loi, et que s’ils dictaient leurs volontés, la France ne serait plus un État représentatif : « ce serait un État démocratique ».
Le 29 octobre, la même Assemblée réserve l’éligibilité aux propriétaires qui acquittent un marc d’argent d’impôt direct, une cinquantaine de livres ; Robespierre y dénonce l’aristocratie des riches.
Outre-Atlantique, en 1787, fédéralistes et antifédéralistes se disputent la taille des circonscriptions, mais s’accordent sur l’essentiel : l’élection portera au pouvoir des hommes au-dessus du commun.
Le cens a disparu ; la distinction est restée. Elle ne passe plus par la loi, elle passe par l’élection elle-même : on ne vote que pour qui l’on connaît, et l’on ne connaît que qui a les moyens de se faire connaître.
Le résultat se mesure. 6 % des députés élus en 2024 sont ouvriers ou employés, catégories qui forment près d’un tiers de la population ; les cadres supérieurs occupent 68 % des sièges de parlementaires.
Aucun complot là-dedans : un mécanisme, qui fonctionne exactement comme prévu.
Manin, prudent, parle d’une « aristocratie démocratique » ; le #PIC en tire la conséquence. Sa Constitution fait entrer à l’Assemblée nationale un tiers de citoyens tirés au sort, et remplace le Sénat par une Chambre citoyenne entièrement tirée au sort. Le sort, lui, ne distingue personne.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Instruisons d’abord le peuple, la démocratie viendra ensuite », « Votre Constitution, écrite en petit comité, à prendre ou à laisser », « Vous n’aurez jamais vos cinq cents parrainages ».
Pour aller plus loin
Pendant plus de 2 000 ans, personne n’a pris l’élection pour une procédure démocratique.
Aristote la range sans hésiter du côté de l’oligarchie : « la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique » (Politique, livre IV) ; et il ajoute que ne point exiger de cens appartient à la démocratie, en exiger un à l’oligarchie.
Montesquieu répète la leçon en 1748, dans De l’esprit des lois : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. »
Le tour de force des fondateurs du gouvernement représentatif n’a pas été d’inventer l’élection ; c’est de l’avoir rebaptisée.
Madison l’assume dans le Fédéraliste n° 10, en novembre 1787 : la représentation doit « épurer et élargir les vues du public, en les faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens » (notre traduction).
Au n° 57, en 1788, il fixe le but de toute constitution : obtenir pour gouvernants « les hommes qui possèdent le plus de sagesse pour discerner, et le plus de vertu pour poursuivre, le bien commun » (notre traduction).
En France, Sieyès, dans un projet de Déclaration lu au comité de constitution les 20 et 21 juillet 1789, avait trouvé la métaphore qui dit tout : ceux qui contribuent à l’établissement public « sont comme les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale ».
La meilleure objection mérite d’être exposée sans caricature.
Depuis que le cens a disparu, rien n’oblige l’électeur à préférer le notable ; s’il choisit le diplômé, l’avocat, le haut fonctionnaire, c’est qu’il leur prête des qualités qu’il juge utiles, et la distinction n’est que la trace de ses préférences.
Manin lui-même ne dit pas autre chose lorsqu’il décrit l’élection comme une procédure à deux faces, aristocratique et démocratique à la fois. L’objection est juste sur un point : nul ne force la main du votant. Elle manque l’essentiel.
Le choix s’exerce dans un menu que d’autres ont composé : on ne vote que pour les candidats qu’on a pu remarquer, et l’on ne remarque que ceux qui disposent du temps, de l’argent, du réseau et de l’investiture d’un parti pour se faire voir.
Le cens n’a pas été aboli ; il a changé de forme, du registre de l’impôt au coût d’entrée d’une campagne.
Et quand tous les candidats sont distingués, l’électeur le plus libre du monde choisit encore parmi des distingués. Ce n’est pas la liberté du vote qui est en cause, c’est le monopole d’un seul mode de sélection, qui produit mécaniquement ce que Robert Michels appelait la loi d’airain de l’oligarchie.
L’histoire française montre la plasticité du procédé. Le marc d’argent exigé des députés en octobre 1789, contre lequel Robespierre, Marat et Desmoulins mènent campagne, est supprimé en août 1791 ; la distinction entre citoyens actifs et passifs, elle, demeure dans la Constitution de 1791.
On retire une barrière visible, on en garde une autre ; le suffrage universel masculin de 1848 retirera la seconde, et la sélection sociale des élus survivra aux deux, comme le rappellent les chiffres de 2024. Ailleurs, l’Irlande a fait l’expérience inverse.
De 2016 à 2018, une assemblée de 99 citoyens tirés au sort, présidée par une magistrate, a délibéré sur l’avortement, sujet réputé trop brûlant pour la classe politique ; le référendum du 25 mai 2018 sur le trente-sixième amendement de la Constitution a été adopté par 2 votants sur 3.
Des citoyens sans distinction avaient rouvert une question que les élus n’osaient plus toucher depuis le référendum de 1983.
La notion a pourtant ses limites, et il faut les dire. Le tirage au sort ne supprime pas toute distinction : il la déplace vers l’acceptation.
Beaucoup de citoyens tirés déclinent l’invitation, et ceux qui acceptent ne sont jamais tout à fait le pays ; l’organisateur, qui choisit la question et les experts, reprend alors le pouvoir qu’on croyait avoir dispersé, comme le montre le débat sur la Convention citoyenne pour le climat.
Surtout, la compétence n’est pas un vice : certaines fonctions l’exigent, et la critique de la distinction ne doit pas tourner à l’éloge de l’ignorance, reproche que l’Autodéfense prend au sérieux face à ceux qui voient dans le sort la promotion des incompétents.
D’où le choix du #PIC, qui n’abolit pas l’élection mais lui retire son monopole. Sa Constitution d’urgence compose l’Assemblée nationale de deux tiers d’élus et d’un tiers de citoyens tirés au sort, « siégeant ensemble et disposant des mêmes droits de vote » (Titre III, article 2) : la distinction garde sa place, elle perd son exclusivité.
C’est l’hypothèse des deux représentativités, celle du choix et celle de la ressemblance, qui se corrigent l’une l’autre. Elle reste une hypothèse : rien ne garantit que l’hémicycle hybride échappera à l’ascendant des élus sur les tirés au sort, et c’est à l’usage, non à la doctrine, d’en décider.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Aristote, Politique, livre IV, 1294b (livre VI dans la traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, Wikisource) : « Ainsi, la voie du sort pour la désignation des magistrats est une institution démocratique. Le principe de l’élection, au contraire, est oligarchique ; de même que ne point exiger de cens pour les magistratures appartient à la démocratie, et qu’en exiger un appartient à l’oligarchie. ». consulter la source
Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre II, chapitre 2 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. ». consulter la source
James Madison, The Federalist n° 10, novembre 1787 (Avalon Project, Yale Law School) : « to refine and enlarge the public views, by passing them through the medium of a chosen body of citizens, whose wisdom may best discern the true interest of their country » (épurer et élargir les vues du public, en les faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens, dont la sagesse saura le mieux discerner le véritable intérêt de leur pays ; notre traduction). consulter la source
James Madison, The Federalist n° 57, 1788 (Avalon Project, Yale Law School) : « The aim of every political constitution is, or ought to be, first to obtain for rulers men who possess most wisdom to discern, and most virtue to pursue, the common good of the society » (le but de toute constitution politique est, ou devrait être, d’abord d’obtenir pour gouvernants les hommes qui possèdent le plus de sagesse pour discerner, et le plus de vertu pour poursuivre, le bien commun de la société ; notre traduction). consulter la source
Assemblée nationale, « 1789 : une idée trop neuve », histoire du suffrage universel (Sieyès, projet de Déclaration des 20 et 21 juillet 1789 ; le marc d’argent) : « Ceux-là seuls qui contribuent à l’établissement public sont comme les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale. Eux seuls sont les véritables citoyens actifs. » ; « pour être éligible à l’Assemblée nationale, il faut payer une contribution directe égale à la valeur d’un marc d’argent ». consulter la source
Éric Agrikoliansky, « B. Manin, Principes du gouvernement représentatif » [note critique], Politix, vol. 10, n° 38, 1997, p. 160-166 (Persée) : « constitue assurément un ouvrage majeur pour la science politique française contemporaine ». consulter la source
OCDE, Observatory of Public Sector Innovation, « The Irish Citizens’ Assembly » : « There were 99 citizen Members of the Assembly, in addition to the Chairperson, chosen at random to represent the views of the people of Ireland. » ; « This referendum took place on 25 May 2018 and passed by a majority of 66.4%. » (L’Assemblée comptait 99 citoyens membres, en plus de sa présidente, tirés au sort pour représenter les vues du peuple irlandais ; ce référendum a eu lieu le 25 mai 2018 et a été adopté à 66,4 % ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre III, article 2 : « L’Assemblée nationale est composée pour deux tiers de membres élus au suffrage universel direct, et pour un tiers de citoyens tirés au sort, siégeant ensemble et disposant des mêmes droits de vote. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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Du même tonneau, dans le Lexique : L’endogamie
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