Lexique du Pouvoir · La propagande

La propagande Le mot a une naissance respectable : en 1622, le pape Grégoire XV fonde la Congrégation pour la propagation de la foi, la Sacra Congregatio de Propaganda Fide. Il a aussi une disgrâce datée : après les deux guerres mondiales, on ne l’emploie plus que pour l’ennemi.

En 1928, Bernays pouvait encore intituler un livre Propaganda sans rougir ; aujourd’hui, chez nous, on dit « communication », « pédagogie de la réforme », « éléments de langage ». La chose est restée, seul le mot a été licencié.

Le sociologue Jacques Ellul (Propagandes, 1962) a dissipé 2 illusions tenaces. La première : la propagande efficace ment peu ; elle choisit, ordonne et éclaire des faits vrais, si bien que chaque élément résiste à la vérification tandis que le tableau d’ensemble est faux.

La seconde : les plus instruits sont les meilleures cibles, parce qu’ils consomment beaucoup d’information, se sentent tenus d’avoir un avis sur tout et se croient immunisés.

Surtout, Ellul distingue la propagande d’agitation, qui crie « révolte-toi » et se repère à l’oreille, de la propagande d’intégration, qui murmure « sois raisonnable » et fabrique des hommes adaptés.

Sa forme la plus pure tient en 4 lettres : TINA, « There is no alternative » (il n’y a pas d’autre choix), le refrain de Margaret Thatcher au début des années 1980.

Le #PIC ne prétend pas échapper à la propagande : il veut convaincre, et il le dit. Sa différence tient à la transparence de l’intention : des raisonnements exposés pour être réfutés, y compris contre lui.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir », « Votre université populaire, c’est un catéchisme militant », « Juger, ce n’est pas au peuple : il rétablirait la peine de mort », « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes ».

Pour aller plus loin

Le mot quitte la sacristie pour le laboratoire en 1927.

Dans Propaganda Technique in the World War, le politiste américain Harold Lasswell dresse l’inventaire de 1914-1918 et en tire une définition d’ingénieur : la propagande « se rapporte uniquement au contrôle de l’opinion par des symboles significatifs », c’est-à-dire « par des récits, des rumeurs, des reportages, des images » (notre traduction).

Il n’y voit ni scandale ni accident, mais une nécessité : on ne soude plus des millions d’hommes par la danse de guerre, il faut l’imprimé, et « le nom de ce nouveau marteau et de cette nouvelle enclume de la solidarité sociale est la propagande » (notre traduction).

25 ans plus tard, en 1952, Jacques Ellul fait un pas de plus dans la Revue française de science politique (« Propagande et démocratie ») : ce n’est plus la guerre qui l’exige, c’est la démocratie elle-même, condamnée par la concurrence des partis à conquérir une masse d’électeurs indifférents.

Entre les deux, George Orwell avait donné, en 1946, dans « Politics and the English Language », la grammaire de la version polie : le langage politique « est conçu pour faire paraître le mensonge véridique et le meurtre respectable », et il doit se composer « en grande partie d’euphémismes » (notre traduction).

Le village bombardé s’appelle « pacification ». La réforme impopulaire s’appelle « pédagogie ».

La meilleure objection vient d’un chercheur en sciences cognitives, et elle mérite d’être prise au sérieux.

Dans Not Born Yesterday (2020), Hugo Mercier soutient que presque toutes les tentatives de persuasion de masse, qu’elles viennent de prêcheurs, de politiques ou de publicitaires, « échouent lamentablement » (notre traduction) : nous sommes équipés de mécanismes de « vigilance ouverte » qui trient ce que nous recevons, et le récit d’une foule crédule menée par les démagogues serait tout simplement faux.

L’objection devrait réjouir le #PIC : la thèse des masses manipulables est l’argument de Lippmann pour retirer la décision au peuple. Il faut pourtant la trancher, et la frontière passe là où Ellul l’avait tracée.

Mercier mesure la persuasion, le changement d’avis sur un point précis ; la propagande d’intégration ne cherche pas à convertir, elle installe le cadre, le vocabulaire et la liste des questions qu’on se pose.

Le philosophe Jason Stanley, dans How Propaganda Works (2015), décrit précisément cette propagande qui opère « subtilement » et mine les idéaux de la délibération démocratique (notre traduction).

Les deux thèses tiennent ensemble : le peuple n’est pas crédule sur la réponse ; il est exposé sur la question.

Un cas français récent montre que le mot n’a pas disparu du vocabulaire officiel ; il a seulement changé de destinataire.

Le 1er mars 2022, le Conseil de l’Union européenne interdit la diffusion de RT France au motif que la Russie mène des « actions de propagande » en « faussant et manipulant gravement les faits ».

Le 27 juillet 2022, le Tribunal de l’Union, en grande chambre, rejette le recours de la chaîne et juge que la compétence de l’Arcom n’excluait pas celle du Conseil.

On peut tenir la chaîne pour ce qu’elle était, un instrument d’État, et relever ce que la décision installe : le pouvoir de nommer la propagande, et de la faire taire, a été exercé par un organe politique en temps de guerre, non par un juge statuant sur des contenus déterminés.

La notion a ses limites, et elles sont d’usage courant. Si toute persuasion est propagande, le mot ne désigne plus rien et devient une injure qu’on lance pour ne pas répondre : « c’est de la propagande » dispense d’examiner l’argument.

Pour qu’il garde son tranchant, il faut réserver le terme à des critères vérifiables : l’asymétrie des moyens entre celui qui parle et ceux qui reçoivent, la dissimulation de l’émetteur ou de son intention, la fermeture de la réplique.

Une affiche signée n’est pas un élément de langage répété par 100 bouches qui taisent d’où il vient.

Le #PIC en tire une conséquence institutionnelle plutôt que morale : puisque la vigilance individuelle protège de la réponse mais pas de la question, c’est la question qu’il faut protéger.

D’où les Formulateurs, citoyens tirés au sort qui arrêtent le libellé de toute question soumise au peuple, en termes neutres, sans suggérer de réponse (Constitution d’urgence, Titre II, article 7).

D’où aussi le pluralisme opposable : tout média soutenu par la puissance publique doit faire place, « à parité de visibilité », à une contradiction argumentée (Constitution d’urgence, Titre V, article 5).

Et la dissimulation de l’émetteur est interdite à l’État lui-même : aucune autorité publique ne peut, pour influencer l’opinion, « dissimuler » l’origine publique d’un contenu qu’elle diffuse, ni simuler des foules d’adhérents (Titre XII, article 3).

C’est une hypothèse, et elle a son risque : la contradiction obligatoire peut fabriquer un faux équilibre entre un fait et une fantaisie.

Le texte l’a prévu pour les notes soumises aux électeurs, qui doivent indiquer le consensus établi quand il existe (Titre II, article 7) ; pour les médias, la question reste ouverte, et le mouvement l’assume ; il répond à ceux qui craignent que les médias manipulent les votes que le remède n’est pas de retirer le vote, mais de rendre au votant la fabrique de ses questions.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Harold D. Lasswell, Propaganda Technique in the World War, Kegan Paul / Knopf, 1927, p. 9 et p. 221 (exemplaire numérisé par Internet Archive) : « It refers solely to the control of opinion by significant symbols, or, to speak more concretely and less accurately, by stories, rumours, reports, pictures and other forms of social communication » ; « The name of this new hammer and anvil of social solidarity is propaganda. » (Elle se rapporte uniquement au contrôle de l’opinion par des symboles significatifs, ou, pour parler plus concrètement et moins exactement, par des récits, des rumeurs, des reportages, des images et d’autres formes de communication sociale ; le nom de ce nouveau marteau et de cette nouvelle enclume de la solidarité sociale est la propagande ; notre traduction). consulter la source

George Orwell, « Politics and the English Language », Horizon, 1946 (texte publié par The Orwell Foundation) : « Political language – and with variations this is true of all political parties, from Conservatives to Anarchists – is designed to make lies sound truthful and murder respectable, and to give an appearance of solidity to pure wind. » (Le langage politique, et cela vaut, avec des variantes, pour tous les partis, des conservateurs aux anarchistes, est conçu pour faire paraître le mensonge véridique et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité à du vent ; notre traduction). consulter la source

Jacques Ellul, « Propagande et démocratie », Revue française de science politique, vol. 2, n° 3, 1952, p. 474-504. L’article, 10 ans avant Propagandes (1962), pose que la démocratie moderne, fondée sur la concurrence des partis pour la masse des électeurs, est elle-même contrainte de faire de la propagande. consulter la source

Jason Stanley, How Propaganda Works, Princeton University Press, 2015 (présentation de l’éditeur) : « He examines how propaganda operates subtly, how it undermines democracy—particularly the ideals of democratic deliberation and equality—and how it has damaged democracies of the past. » (Il examine comment la propagande opère subtilement, comment elle mine la démocratie, en particulier les idéaux de la délibération démocratique et de l’égalité, et comment elle a abîmé les démocraties du passé ; notre traduction). consulter la source

Hugo Mercier, Not Born Yesterday: The Science of Who We Trust and What We Believe, Princeton University Press, 2020 (présentation de l’éditeur) : « Hugo Mercier demonstrates how virtually all attempts at mass persuasion—whether by religious leaders, politicians, or advertisers—fail miserably. » (Hugo Mercier démontre que presque toutes les tentatives de persuasion de masse, qu’elles viennent de chefs religieux, de politiques ou de publicitaires, échouent lamentablement ; notre traduction). consulter la source

Tribunal de l’Union européenne, communiqué de presse n° 132/22, arrêt du 27 juillet 2022, affaire T-125/22, RT France c. Conseil : « Selon le Conseil, la Fédération de Russie a mené des actions de propagande pour justifier et soutenir son agression contre l’Ukraine, ciblant les membres de la société civile de l’Union et de ses voisins, en faussant et manipulant gravement les faits ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 5 : « Tout média bénéficiant d’un soutien public, d’une fréquence hertzienne ou d’un régime dérogatoire est tenu de faire place, à parité de visibilité, à une contradiction argumentée sur toute prise de position politique engageante. ». consulter la source

Version 1 du 24 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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