L’hypertrucage Pendant un siècle, la photographie a valu preuve, et le truquage était un privilège d’État : effacer d’un cliché officiel un dignitaire tombé en disgrâce demandait un atelier, des retoucheurs, du temps.
À l’automne 2017, un internaute anonyme du forum Reddit, sous le pseudonyme deepfakes, publie des vidéos pornographiques où il greffe, par apprentissage automatique, le visage de célébrités sur d’autres corps ; l’atelier tient désormais dans un ordinateur personnel.
Le français du Québec a trouvé le mot, que la CNIL emploie aussi : l’hypertrucage, image, voix ou vidéo fabriquée ou modifiée par intelligence artificielle pour faire dire ou faire faire à une personne ce qu’elle n’a jamais dit ni fait.
La politique s’en est vite emparée. Dans les premières semaines de l’invasion russe de l’Ukraine, en 2022, circule une vidéo grossière où le président Zelensky ordonne à ses troupes de se rendre.
En septembre 2023, 2 jours avant les législatives slovaques, pendant la période de silence électoral où personne ne peut plus répondre, un enregistrement fabriqué fait entendre le libéral pro-européen Michal Šimečka discuter avec une journaliste de la manière de truquer le scrutin. Les démocraties ne se contentent pas de subir.
En octobre 2022, le commandement des opérations spéciales des États-Unis ajoute à la liste publique des capacités qu’il souhaite acquérir une « prochaine génération » d’hypertrucages, destinée à produire des messages et des opérations d’influence par des canaux non traditionnels ; The Intercept le révèle en mars 2023.
Le même État qui met le monde en garde contre l’arme en sollicite donc les fabricants. La loi court derrière.
En France, depuis la loi du 21 mai 2024 dite SREN, l’article 226-8 du Code pénal punit d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende le fait de porter à la connaissance du public, sans son consentement, un contenu généré par un traitement algorithmique représentant l’image ou les paroles d’une personne, s’il n’apparaît pas à l’évidence comme généré par un algorithme ou n’est pas expressément signalé ; 2 ans et 45 000 euros lorsque la diffusion se fait en ligne.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle de 2024 oblige, à son article 50 et depuis le 2 août 2026, quiconque déploie un système produisant des hypertrucages à déclarer que le contenu est artificiel — sauf lorsque l’usage est autorisé par la loi pour prévenir ou poursuivre des infractions ; et son article 2 exclut de son champ les systèmes employés exclusivement à des fins militaires, de défense ou de sécurité nationale.
La transparence est donc exigée de tous, sauf de ceux qui ont les moyens de s’en passer. Rendons justice aux sceptiques : l’effet électoral des hypertrucages reste à démontrer.
2 chercheurs l’ont soutenu à propos de la Slovaquie : imputer à un faux enregistrement la victoire de Robert Fico, c’est oublier la défiance envers les institutions et le terreau prorusse qui l’avaient préparée.
Le plus grand danger n’est peut-être pas qu’on croie au faux, mais qu’on ne croie plus au vrai.
Les juristes américains Robert Chesney et Danielle Citron ont nommé dividende du menteur l’avantage qu’en tire le coupable authentiquement filmé : il lui suffit désormais de crier au montage.
Quand voir ne suffit plus pour croire, c’est la confiance commune qui devient la cible, et avec elle la possibilité même de délibérer.
Le #PIC y répond par un principe plutôt que par une police : sa Constitution prohibe « la simulation de l’humanité à des fins de tromperie » et interdit à tout dispositif automatisé d’« entretenir la confusion sur sa nature » ; elle range parmi les atteintes à l’intégrité psychique les techniques de manipulation mentale qui échappent à la conscience et au consentement, et elle ne prévoit d’exception pour personne.
Elle vise désormais l’État lui-même, dans un article ouvert à la délibération le 26 septembre 2026 (titre XII, article 3) : aucune autorité publique ne peut produire, commander ou diffuser, pour influencer le public, un contenu synthétique ou altéré qui peut être pris pour authentique, et tout contenu synthétique d’origine publique porte la mention de son caractère et de l’autorité qui l’a produit.
Au citoyen, un réflexe : devant une vidéo qui confirme trop bien ce que vous pensiez déjà, attendez une heure et cherchez une seconde source ; le faussaire compte sur votre hâte.
Pour aller plus loin
Le faux document n’a pas attendu l’apprentissage automatique, et le meilleur guide pour penser l’hypertrucage reste un historien revenu des tranchées.
Dans ses « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », publiées en 1921 dans la Revue de synthèse historique, Marc Bloch observe que l’habileté du faussaire n’explique presque rien : « L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. »
Près d’un demi-siècle plus tard, Hannah Arendt déplace la question de la crédulité vers l’usure.
Dans « Vérité et politique » (The New Yorker, février 1967), elle écrit que le résultat d’une substitution constante du mensonge à la vérité de fait n’est pas que le mensonge soit enfin cru, mais que « le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel […] est en voie de destruction » (notre traduction).
Toute la controverse actuelle tient entre ces deux phrases.
Le mot, lui, a changé de statut : il est devenu un terme de droit.
La version française du règlement européen sur l’intelligence artificielle du 13 juin 2024 le définit, à son article 3, comme un contenu « généré ou manipulé par l’IA, présentant une ressemblance avec des personnes, des objets, des lieux, des entités ou événements existants et pouvant être perçu à tort par une personne comme authentiques ou véridiques ».
Le critère n’est donc pas la technique employée, mais l’erreur possible du spectateur. Côté savant, l’acte de naissance est l’article de Robert Chesney et Danielle Citron dans la California Law Review (décembre 2019), premier inventaire juridique d’ensemble.
On en retient d’ordinaire le « dividende du menteur » ; on en oublie le paradoxe, qui est le plus dérangeant : ce dividende croît, écrivent-ils, « en proportion du succès rencontré pour éduquer le public aux dangers des hypertrucages » (notre traduction).
Chaque campagne de sensibilisation arme aussi le coupable qui criera au montage.
La meilleure objection vient des sociologues de la désinformation.
Lluis de Nadal et Peter Jančárik, dans la Harvard Kennedy School Misinformation Review (août 2024), refusent de faire de l’enregistrement fabriqué contre Michal Šimečka la cause de la victoire de Robert Fico : l’en rendre responsable, écrivent-ils, « minimise des facteurs décisifs en Slovaquie » (notre traduction), à commencer par une confiance dans les médias tombée à un plus bas historique et des années d’opérations d’influence prorusses.
L’objection est juste, et Bloch l’aurait signée : le faux ne prend que sur un terrain préparé. Mais elle répond à une question qui n’est pas la bonne.
Mesurer l’effet d’un hypertrucage au nombre de voix qu’il déplace, c’est le traiter comme une affiche électorale ; son effet principal est ailleurs, dans le doute qu’il installe sur toutes les images, les vraies comprises.
C’est la leçon d’Arendt : l’enjeu n’est pas la conversion des crédules, c’est l’épuisement du jugement commun. Une démocratie survit à un faux qui trompe ; elle survit mal à un public qui ne tient plus rien pour établi.
Reste la question du remède, où la notion révèle ses limites. Première tentation : la détection, course perdue d’avance entre faussaires et vérificateurs.
Deuxième : l’authentification à la source, que Chesney et Citron rangent parmi les réponses possibles sous le nom de « pistes d’authentification immuables » (notre traduction) ; mais une image qui porte la trace certifiée de son auteur, de son lieu et de son heure rend aussi traçable celui qui filme, qu’il soit manifestant, lanceur d’alerte ou témoin d’une bavure.
Troisième tentation, la plus dangereuse : confier à l’État le soin de dire le vrai. On a vu que le même appareil qui dénonce l’arme en passe commande ; en faire l’arbitre de l’authenticité, ce serait confier la bergerie à l’éleveur de loups.
Enfin, tout contenu synthétique n’est pas un mensonge : la parodie d’un puissant, quand elle s’avoue comme telle, relève de la satire, que toute démocratie doit protéger.
C’est ici que la Constitution d’urgence du #PIC propose une architecture, qu’il faut tenir pour une hypothèse à éprouver plutôt que pour une solution acquise. Son Titre V, article 1 impose à « toute autorité publique dans sa communication » la véracité des faits qu’elle affirme, et vise donc d’abord la propagande officielle, synthétique ou non.
Mais il ferme aussitôt la porte au ministère de la Vérité : « aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère » ; seul un juge indépendant, siégeant avec des citoyens tirés au sort, tranche la matérialité d’un fait, et l’hyperbole, l’ironie et la parodie échappent au texte.
Contre la lutte contre les fausses nouvelles telle que la pratiquent les gouvernements, le #PIC parie sur le contradictoire plutôt que sur le filtre.
Le Titre XII, article 3 désarme ensuite l’État lui-même : aucune autorité publique ne peut produire ni diffuser, pour influencer l’opinion ou le vote, un contenu synthétique qui peut être pris pour authentique, ni simuler des foules fictives ; tout contenu synthétique d’origine publique porte sa marque ; en campagne, le juge des référés, saisi par tout électeur, « statue dans les quarante-huit heures ».
Une question demeure : le faux anonyme ou étranger lancé la veille d’un référendum arrive toujours avant le juge, et 48 heures sont une éternité pour une rumeur.
Le précédent slovaque le rappelle : le faussaire choisit toujours l’heure où personne ne peut plus répondre.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, t. 33, 1921, p. 17-39 : « L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. ». consulter la source
Hannah Arendt, « Truth and Politics », The New Yorker, numéro du 25 février 1967 : « the result of a consistent and total substitution of lies for factual truth is not that the lies will now be accepted as truth, and the truth be defamed as lies, but that the sense by which we take our bearings in the real world—and the category of truth vs. falsehood is among the mental means to this end—is being destroyed. » (le résultat d’une substitution constante et totale du mensonge à la vérité de fait n’est pas que le mensonge sera désormais accepté comme vérité, ni la vérité diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel, et la catégorie du vrai et du faux est au nombre des moyens de l’esprit qui y servent, est en voie de destruction ; notre traduction). consulter la source
Robert Chesney et Danielle K. Citron, « Deep Fakes: A Looming Challenge for Privacy, Democracy, and National Security », California Law Review, vol. 107, décembre 2019 : « Hence what we call the liar’s dividend: this dividend flows, perversely, in proportion to success in educating the public about the dangers of deep fakes. » (D’où ce que nous appelons le dividende du menteur : ce dividende croît, de manière perverse, en proportion du succès rencontré pour éduquer le public aux dangers des hypertrucages ; notre traduction). consulter la source
The Intercept, « U.S. Special Forces Want to Use Deepfakes for Psy-Ops », 6 mars 2023 : « the document from Special Operations Command, or SOCOM, represents a nearly unprecedented instance of the American government — or any government — openly signaling its desire to use the highly controversial technology offensively » (le document du commandement des opérations spéciales constitue un cas presque sans précédent où le gouvernement américain, ou tout autre gouvernement, affiche ouvertement son désir d’employer à des fins offensives cette technologie très controversée ; notre traduction). consulter la source
Règlement (UE) 2024/1689 du 13 juin 2024 sur l’intelligence artificielle, article 50, paragraphe 4 (texte consolidé présenté par l’AI Act Explorer du Future of Life Institute) : « Cette obligation ne s’applique pas lorsque l’utilisation est autorisée par la loi à des fins de prévention ou de détection des infractions pénales, d’enquêtes ou de poursuites en la matière. ». consulter la source
Lluis de Nadal et Peter Jančárik, « Beyond the deepfake hype: AI, democracy, and “the Slovak case” », Harvard Kennedy School Misinformation Review, 22 août 2024 : « attributing Fico’s victory to a deepfake downplays critical factors in Slovakia » (attribuer la victoire de Fico à un hypertrucage minimise des facteurs décisifs en Slovaquie ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article 1 : « Seul un juge indépendant peut connaître d’un manquement à ce devoir ; aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 — première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le jugement, faculté politique · L’intégrité psychique
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes »
La parade : Constitution, titre XII, article 2 · Constitution, titre V, article premier · Constitution, titre XII, article 3
Du même tonneau, dans le Lexique : La désinformation · Les armées de bots · La lutte contre les « fausses nouvelles » · Le détournement cognitif (déboussolage) · L’effet de vérité illusoire · La guerre cognitive
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique
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