Lexique du Pouvoir · La désinformation

La désinformation Le mot a un accent russe, et ce n’est pas un hasard : la dezinformatsiya fut, pendant la guerre froide, un métier des services soviétiques.

Une légende tenace, colportée par un transfuge roumain, veut que Staline l’ait forgé en lui donnant une allure française, pour faire croire à une invention occidentale ; rien ne l’établit, et la légende a elle-même un parfum d’intoxication.

Ce qui est établi est plus savoureux : dans sa troisième édition, la Grande Encyclopédie soviétique définissait la désinformation comme la « diffusion d’informations déformées ou sciemment fausses », pour préciser aussitôt que, « dans les pays bourgeois », elle « est largement employée comme l’un des moyens de la propagande politique ».

Le voleur criait au voleur. Car le KGB travaillait.

En juillet 1983, un journal indien publie une lettre anonyme affirmant que le virus du sida a été fabriqué par l’armée américaine ; en octobre 1985, la Literatournaïa Gazeta reprend l’accusation ; la Stasi s’emploie à lui donner une caution pseudo-scientifique, celle d’un biologiste est-allemand ; en 1987, la rumeur a atteint plus de 80 pays.

En 1992, Evgueni Primakov, alors chef du renseignement extérieur russe, reconnaît le rôle du KGB. Le politiste Thomas Rid, dans Active Measures (2020), tire de ce siècle de manœuvres des leçons qui dérangent tout le monde.

La désinformation n’est pas le mensonge spontané d’un politicien, mais le produit méthodique de grandes bureaucraties.

Elle n’est pas forcément fausse : en 1960, le KGB diffuse dans plus d’une douzaine de pays africains une brochure qui raconte des lynchages bien réels aux États-Unis, sous le nom d’un groupe militant afro-américain qui n’existe pas ; le vrai, mal attribué, devient une arme.

Et elle n’a pas de patrie : après 1945, écrit Rid, ce sont les services américains qui ont ouvert la voie à des opérations « agressives et sans scrupules » ; le bloc de l’Est préférait seulement un nom plus franc. La suite lui donne raison.

Au printemps 2020, en pleine pandémie, l’armée américaine lance depuis son centre d’opérations psychologiques de Tampa une campagne clandestine sur les réseaux sociaux : au moins 300 faux comptes sur X, alors Twitter, répètent aux Philippines qu’il ne faut pas se fier au vaccin chinois, puis la campagne s’étend à l’Asie centrale et au Moyen-Orient, où elle fait valoir que certains vaccins contiendraient de la gélatine de porc.

Elle court jusqu’au milieu de 2021 ; Reuters la révèle en juin 2024, et le Pentagone la défend comme une riposte à la propagande chinoise. La France a son chapitre.

Le 10 juillet 1985, le Rainbow Warrior de Greenpeace est coulé dans le port d’Auckland ; le photographe Fernando Pereira meurt noyé. L’État nie ; l’enquête confiée au conseiller d’État Bernard Tricot conclut que les agents arrêtés ne faisaient que surveiller l’association.

Le 22 septembre, le Premier ministre Laurent Fabius l’admet : « Ce sont des agents de la DGSE qui ont coulé ce bateau. Ils ont agi sur ordres. Cette vérité a été cachée au Conseiller d’État Tricot. »

Mentir à son propre enquêteur : on ne fait pas plus bureaucratique. Soyons honnêtes : la désinformation étrangère qui vise la France existe, elle est documentée, et d’autres entrées de ce Lexique en décrivent les réseaux.

Mais Rid met aussi en garde contre l’excès inverse : la campagne russe de 2016, mal exécutée, était conçue pour être surestimée, et elle l’a été.

La peur de l’intoxication est une arme à part entière, et celui qui crie à la désinformation devant chaque contradiction fait le travail de l’adversaire.

L’Union européenne elle-même réserve le mot aux contenus faux ou trompeurs diffusés avec l’intention de tromper ou d’en tirer un gain ; l’erreur de bonne foi n’en est pas.

Le remède n’est pas un ministère du Vrai, qui ne ferait que changer l’adresse du mensonge. La Constitution du #PIC interdit qu’une sensibilité soit bannie du débat « au motif qu’elle déplaît à ceux qui gouvernent », et elle impose la contradiction argumentée au sein de chaque média qui bénéficie d’un avantage public : la réfutation au grand jour plutôt que l’effacement.

Au citoyen, 3 questions devant toute information qui l’indigne : qui parle, qui en profite, et qu’en dit la partie adverse ?

Pour aller plus loin

Le mot est soviétique ; la chose est plus vieille que les services secrets.

Le 9 novembre 1710, dans le quinzième numéro de The Examiner, Jonathan Swift consacre un essai à « l’art du mensonge politique » et en donne la loi physique : « le mensonge vole, et la vérité le suit en boitant ; de sorte que, lorsque les hommes sont détrompés, il est trop tard, la plaisanterie est finie et le conte a produit son effet » (notre traduction).

2 siècles plus tard, un historien revenu des tranchées déplace la question.

Dans ses « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », publiées en 1921 dans la Revue de synthèse historique, Marc Bloch écrit que « l’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable ».

La fausse nouvelle, ajoute-t-il, « est le miroir où la “conscience collective” contemple ses propres traits ». Et il rapporte le mot des soldats : « l’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer ».

En France, le romancier Vladimir Volkoff a popularisé le mot avec Le Montage (1982) ; il en garde un parfum de guerre froide qu’il faut dissiper.

La meilleure objection à l’alarme générale vient des chercheurs.

Le 9 janvier 2019, dans Science Advances, Andrew Guess, Jonathan Nagler et Joshua Tucker croisent une enquête d’opinion et l’activité réelle de leurs répondants sur Facebook pendant la présidentielle américaine de 2016 : partager des articles de sites de fausses nouvelles fut « une activité relativement rare » (notre traduction), le fait de 8,5 % des utilisateurs étudiés, surtout des plus de 65 ans.

Le cognitiviste Hugo Mercier, dans Not Born Yesterday (2020), généralise : les hommes sont moins crédules qu’on ne le dit, et l’on surestime la puissance des manipulateurs comme on sous-estime la vigilance des manipulés.

L’objection est solide ; elle ne réhabilite pas les faussaires, elle déplace la cause. Si la fausse nouvelle ne vit que là où elle trouve son bouillon de culture, alors ce qui la nourrit n’est pas d’abord le talent de celui qui ment, c’est la défiance de celui qui écoute.

Bloch l’avait vu : quand l’information officielle est tenue pour suspecte, la rumeur devient la seule source crédible. Le premier producteur de désinformation efficace est donc celui qui a ruiné la confiance dans la parole publique.

La France en a fait l’expérience législative.

La loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l’information crée un référé électoral contre les fausses informations ; le Conseil constitutionnel ne la valide, le 20 décembre, qu’en la réservant aux allégations « dont il est possible de démontrer la fausseté de manière objective » et dont le caractère inexact ou trompeur est « manifeste ».

La première saisine, due à 2 parlementaires qui voulaient démontrer l’inutilité du texte, vise un tweet du ministre de l’Intérieur Christophe Castaner dénonçant une « attaque » de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 1er mai 2019.

Le 17 mai, le tribunal juge le message « exagéré » mais portant sur des faits réels, et rejette la demande. Un mois plus tôt, Twitter avait refusé, au nom de la loi, une campagne gouvernementale d’incitation au vote.

Le 8 décembre 2020, la commission d’enquête du Sénat sur le covid-19 intitule une section de son rapport : « Une pénurie niée en toute connaissance de cause ». La désinformation n’a pas qu’une adresse à Moscou.

D’où la limite de la notion. La Commission européenne, dans sa communication du 26 avril 2018, la définit par 3 critères : une information vérifiablement fausse ou trompeuse, une intention de tromper ou de s’enrichir, un préjudice public ; elle en exclut la satire et les « commentaires partisans clairement identifiés ».

Honnête, la définition confie à celui qui l’applique le soin de sonder les intentions.

Qui qualifie ? Si c’est le gouvernement, le mot devient l’instrument le plus commode pour disqualifier une contradiction ; l’étiquette de désinformation est elle-même devenue une arme de guerre psychologique.

La Constitution d’urgence du #PIC renverse la direction du soupçon. Son Titre V, article premier ne vise pas d’abord le citoyen qui relaie une rumeur, mais ceux qui exercent ou briguent le pouvoir : ils doivent au peuple la véracité des faits qu’ils affirment, et la communication d’une autorité engage personnellement celui qui l’a validée.

Les opinions, les promesses, l’ironie et l’erreur de bonne foi en sont exclues ; « aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère » ; seul un juge, où siègent des citoyens tirés au sort, ordonne une rectification, qui n’est pas une sanction.

Le Titre XII, article 3 ferme une autre porte : aucune autorité publique ne peut diffuser, pour influencer l’opinion, un contenu synthétique qui peut être pris pour authentique, ni simuler une adhésion par des comptes fictifs.

C’est une hypothèse, et elle a son talon d’Achille : l’affaire de la Pitié-Salpêtrière montre combien le « manifestement faux » est étroit, et un juge prudent pourrait laisser passer l’essentiel.

Mais elle attaque le bouillon de culture plutôt que les microbes, et elle laisse intacte la liberté d’expression du simple citoyen. Swift avait raison, la vérité boite ; on peut au moins cesser de lui tirer dans les jambes depuis les ministères.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Jonathan Swift, The Examiner, n° 15, 2-9 novembre 1710 (« The Art of Political Lying »), dans The Prose Works of Jonathan Swift, vol. IX, éd. Temple Scott, George Bell and Sons, 1902 : « Falsehood flies, and Truth comes limping after it; so that when men come to be undeceived, it is too late, the jest is over, and the tale has had its effect » (le mensonge vole, et la vérité le suit en boitant ; de sorte que, lorsque les hommes sont détrompés, il est trop tard, la plaisanterie est finie et le conte a produit son effet ; notre traduction). consulter la source

Marc Bloch, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, t. 33, Librairie Léopold Cerf, 1921, p. 17-39 : « L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. ». consulter la source

Commission européenne, communication COM(2018) 236, « Lutter contre la désinformation en ligne : une approche européenne », 26 avril 2018, point 2.1 : « On entend par désinformation, les informations dont on peut vérifier qu’elles sont fausses ou trompeuses, qui sont créées, présentées et diffusées dans un but lucratif ou dans l’intention délibérée de tromper le public et qui sont susceptibles de causer un préjudice public. ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2018-773 DC du 20 décembre 2018, Loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information, § 21 : « Ces allégations ou imputations ne recouvrent ni les opinions, ni les parodies, ni les inexactitudes partielles ou les simples exagérations. Elles sont celles dont il est possible de démontrer la fausseté de manière objective. ». consulter la source

Andrew Guess, Jonathan Nagler et Joshua Tucker, « Less than you think: Prevalence and predictors of fake news dissemination on Facebook », Science Advances, vol. 5, n° 1, 9 janvier 2019 : « First and foremost, we find that sharing this content was a relatively rare activity. » (d’abord et avant tout, nous constatons que partager ce type de contenu était une activité relativement rare ; notre traduction). consulter la source

Sénat, commission d’enquête sur l’épidémie de covid-19, rapport n° 199 (2020-2021), tome I, « Santé publique : pour un nouveau départ », déposé le 8 décembre 2020 : « Une pénurie niée en toute connaissance de cause » ; « Une exagération fréquente de la quantité de masques disponibles, concédée devant la commission d’enquête ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre V, article premier : « Seul un juge indépendant peut connaître d’un manquement à ce devoir ; aucune autorité gouvernementale ou administrative ne peut qualifier une parole de mensongère. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La parrhèsia · La démocratie épistémique

La riposte, dans l’Autodéfense : « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes » · « Vous êtes des complotistes »

La parade : Constitution, titre V, article 4 · Constitution, titre V, article 5

Du même tonneau, dans le Lexique : La propagande · La guerre cognitive · L’astroturfing · La lutte contre les « fausses nouvelles » · L’étiquette « complotiste » · La fabrique du doute · L’effet de vérité illusoire · Le secret-défense

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique

Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.

Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette entrée

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *