Les réseaux d’élite transnationaux En 1956, le sociologue américain C. Wright Mills ouvre L’Élite du pouvoir par une mise en garde qu’on devrait graver au fronton de toute enquête sur le sujet : la vérité sur la nature et le pouvoir de l’élite n’est pas un secret que les hommes aux affaires connaîtraient sans vouloir le dire.
Pas de conjurés, donc. Mills décrit des hommes placés à la tête des 3 grands ordres de la société américaine (les grandes entreprises, l’exécutif fédéral, l’appareil militaire), qui passent de l’un à l’autre, se fréquentent, se ressemblent, et finissent par se croire naturellement faits pour décider.
En 2001, le sociologue britannique Leslie Sklair élargit le cadre au monde : une classe capitaliste transnationale en 4 fractions, les dirigeants des firmes, les responsables politiques et administratifs acquis à la mondialisation, les experts, les marchands et les médias, que Davos réunit chaque hiver.
En France, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont montré, enquête après enquête, que la grande bourgeoisie est le groupe qui se rapproche le plus d’une classe consciente d’elle-même au sens de Marx, parce qu’elle travaille sans relâche à sa propre cohésion : cercles, conseils d’administration, alliances, entre-soi. Venons-en au fantasme, pour le démonter.
Depuis mai 1954, les réunions Bilderberg rassemblent chaque année des dirigeants politiques, économiques et médiatiques d’Europe et d’Amérique du Nord ; leur site publie la liste des participants et des thèmes, applique la règle de Chatham House (on peut utiliser ce qui s’y dit, sans révéler qui l’a dit) et précise qu’on n’y propose aucune résolution, qu’on n’y vote pas et qu’on n’y publie aucune déclaration.
Rien ne s’y décide. C’est précisément ce qui compte : ce qui s’y fabrique n’est pas une décision, c’est une familiarité. Car ces réseaux, c’est du moins l’hypothèse que nous soutenons, ne gouvernent pas ; ils présélectionnent.
En 1973, le banquier David Rockefeller fonde la Commission trilatérale, organisée par Zbigniew Brzezinski ; parmi ses premiers membres, nommé au printemps avec l’appui de Rockefeller, un gouverneur de Géorgie encore inconnu du pays, Jimmy Carter.
Élu président en novembre 1976, il fait de Brzezinski son conseiller à la sécurité nationale. Entre-temps, en 1975, le rapport de la Commission sur La Crise de la démocratie avait diagnostiqué aux États-Unis un « excès de démocratie ».
Chez nous, la French-American Foundation choisit chaque année depuis 1981, par un jury, 10 Français et 10 Américains de 30 à 40 ans pour leur « potentiel de leadership » ; parmi plus de 600 anciens, ses propres listes de promotions affichent 2 présidents de la République, François Hollande (1996) et Emmanuel Macron (2012), et 2 Premiers ministres, Alain Juppé (1981-1982) et Édouard Philippe (2011).
Le jury avait l’œil. Réserve loyale : rien ne prouve que ces cercles aient fait ces carrières, ni celle de Carter ni celles des anciens de la fondation ; les talents attirent les invitations, un jury repère plus qu’il ne fabrique, et ce sont bien des électeurs qui ont élu ces hommes.
Admettons. Mais l’électeur choisit en dernier, parmi ceux que d’autres ont déjà jugés présentables, et c’est cette antichambre, non une salle secrète, que le #PIC met en cause.
Sa Constitution pose que « le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir » et fait voter sur les projets avant les personnes (titre I, article 5).
Et pour ses 77 gardiens, elle invente l’inverse de la cooptation : des citoyens désignés par d’autres citoyens, un tirage au sort correctif « afin que la réputation seule n’engendre pas un concours de notoriété », et l’interdiction de solliciter sa propre désignation (titre II, article 6).
Le réflexe, avant de voter pour un nouveau visage : chercher qui l’a découvert.
Pour aller plus loin
L’idée qu’une minorité organisée gouverne toujours une majorité inorganisée n’est pas née chez les contestataires, mais chez des penseurs qui s’en accommodaient.
Gaetano Mosca la formule dès 1896 dans ses Elementi di scienza politica, avec sa « classe politique » ; Robert Michels en tire en 1911 sa loi d’airain, observée dans les partis mêmes qui se réclamaient du peuple ; Vilfredo Pareto en fait en 1916 une théorie de la circulation des élites.
C. Wright Mills, en 1956, hérite de cette tradition et la débarrasse de son fatalisme, mais aussi de son romanesque. Il prévient que reconnaître des degrés de pouvoir « n’est pas dire que les puissants sont unis, qu’ils savent pleinement ce qu’ils font, ou qu’ils sont consciemment liés par une conspiration » (The Power Elite, notre traduction).
Et il ajoute une remarque dont on n’a pas fini de tirer les conséquences : chez ceux qui occupent les positions décisives, l’abstention de décider est elle-même un acte, souvent plus lourd que leurs décisions.
La meilleure objection est venue 2 ans plus tard, et elle porte.
En juin 1958, dans l’American Political Science Review, le politiste Robert Dahl reproche au « modèle de l’élite dirigeante » son avantage le plus suspect : il « peut être formulé de manière à le rendre pratiquement impossible à réfuter » (notre traduction).
Si les dirigeants visibles ne forment pas une élite, on invoque des dirigeants cachés derrière eux, puis d’autres derrière ceux-là, à l’infini.
Dahl exigeait qu’on montre des décisions précises où la minorité l’emporte contre les autres ; faute de quoi, la théorie n’est qu’un complot muni de notes de bas de page. L’objection est juste, et le #PIC la fait sienne.
Mais Peter Bachrach et Morton Baratz lui ont répondu en décembre 1962, dans la même revue, par un article intitulé « Two Faces of Power » : le pouvoir a deux visages, celui qui l’emporte dans la décision et celui qui empêche une question d’être jamais posée.
Dahl ne regardait que le premier. Tranchons avec eux : la bonne épreuve n’est pas de savoir qui gagne le vote, mais quelles questions n’arrivent jamais jusqu’au vote. C’est très exactement l’objet de la mise à l’agenda.
2 cas précis montrent ce visage-là. Du 1er au 10 avril 1947, 36 intellectuels, économistes pour la plupart, se réunissent à l’invitation de Friedrich Hayek au Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey.
La société qui en naît déclare, selon son propre historique, ne vouloir ni créer une orthodoxie, ni s’aligner sur aucun parti, ni faire de propagande.
Elle ne décide rien, et pourtant l’historien Quinn Slobodian a montré dans Globalists (2018) comment une partie de ce milieu a conçu, sur plusieurs décennies, des institutions internationales destinées à protéger le marché des souverainetés populaires.
Aucune salle secrète : des idées, des carrières, du temps. En 1975, le rapport de la Commission trilatérale sur la gouvernabilité des démocraties ne se contente pas de diagnostiquer aux États-Unis un « excès de démocratie ».
Il écrit, sous la plume de Samuel Huntington, que le bon fonctionnement d’un système démocratique « requiert habituellement une certaine dose d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes » (notre traduction).
En France, le jury qui choisit chaque année les « Young Leaders » de la French-American Foundation est, selon la fondation elle-même, « composé d’alumni du programme » et de membres de son conseil d’administration. Le mot savant pour cela est cooptation.
La notion a pourtant ses pièges, et ses meilleurs auteurs les ont nommés les premiers.
Dès 1956, Mills rangeait parmi les caricatures de l’élite omnipotente la « conspiration des Juifs » du nazisme : le glissement de l’analyse vers la haine n’est pas un risque théorique, c’est une histoire.
D’où la règle que s’impose le #PIC : on n’emploie « les globalistes » qu’au sens de Slobodian, pour désigner une école de pensée identifiée, datée, publiée, jamais une ethnie, une confession ou une conjuration.
Seconde limite : ces réseaux ne sont ni homogènes ni infaillibles ; ils se divisent, se trompent, perdent des scrutins.
L’hypothèse du #PIC ne porte donc pas sur les résultats, qu’elle ne prétend pas prédire, mais sur les filtres : qui arrive jusqu’au bulletin, et quelles questions arrivent jusqu’au peuple.
La parade ne consiste pas à interdire les clubs, ce qui violerait la liberté d’association et ne servirait à rien, mais à déplacer les points d’entrée. Si le pouvoir tient aussi dans la sélection des questions, il faut confier cette sélection à des gens qu’aucun réseau n’a choisis.
C’est le rôle que la Constitution d’urgence donne aux Formulateurs, 777 citoyens tirés au sort qui vérifient la loyauté et la clarté des questions soumises au peuple (Constitution d’urgence, Titre II, article 7), et à l’Agora citoyenne, tirée au sort elle aussi, qui hiérarchise les urgences et déclenche l’initiative sans condition de seuil (Constitution d’urgence, Titre II, article 8).
Elle coupe aussi les passerelles : pendant 3 ans après leurs fonctions, ni les tirés au sort ni les titulaires de fonctions publiques ne peuvent passer au service des intérêts dont ils ont eu à connaître (Titre XVII, article 3).
C’est un pari, non une certitude : le hasard peut désigner des citoyens influençables. Mais il a sur toute cooptation un avantage que nul ne conteste : le tirage au sort n’a pas de carnet d’adresses.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Mont Pelerin Society, Statement of Aims, avril 1947, et historique publié par la société : « It emphasised that it did not intend to create an orthodoxy, to form or align itself with any political party or parties, or to conduct propaganda. » (elle soulignait qu’elle n’entendait ni créer une orthodoxie, ni former un parti ou s’aligner sur aucun, ni faire de propagande ; notre traduction). consulter la source
C. Wright Mills, The Power Elite, Oxford University Press, 1956, chapitre 1, « The Higher Circles » : « To say that there are obvious gradations of power and of opportunities to decide within modern society is not to say that the powerful are united, that they fully know what they do, or that they are consciously joined in conspiracy. » (dire qu’il existe dans la société moderne des degrés évidents de pouvoir et de possibilités de décider, ce n’est pas dire que les puissants sont unis, qu’ils savent pleinement ce qu’ils font, ou qu’ils sont consciemment liés par une conspiration ; notre traduction). consulter la source
Robert A. Dahl, « A Critique of the Ruling Elite Model », American Political Science Review, vol. 52, n° 2, juin 1958, p. 463-469 : « Finally, the hypothesis has one very great advantage over many alternative explanations: It can be cast in a form that makes it virtually impossible to disprove. » (enfin, l’hypothèse a sur bien d’autres explications un très grand avantage : elle peut être formulée de manière à la rendre pratiquement impossible à réfuter ; notre traduction). consulter la source
Peter Bachrach et Morton S. Baratz, « Two Faces of Power », American Political Science Review, vol. 56, n° 4, décembre 1962, p. 947-952 : « Our argument is cast within the frame of our central thesis: that there are two faces of power, neither of which the sociologists see and only one of which the political scientists see. » (notre argument s’inscrit dans notre thèse centrale : le pouvoir a deux visages, dont les sociologues ne voient aucun et les politistes un seul ; notre traduction). consulter la source
Michel Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki, The Crisis of Democracy. Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York University Press, 1975, chapitre III (États-Unis, par S. P. Huntington) : « Some of the problems of governance in the United States today stem from an excess of democracy » ; « the effective operation of a democratic political system usually requires some measure of apathy and noninvolvement on the part of some individuals and groups » (certains des problèmes de gouvernance des États-Unis viennent aujourd’hui d’un excès de démocratie ; le bon fonctionnement d’un système politique démocratique requiert habituellement une certaine dose d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes ; notre traduction). consulter la source
French-American Foundation – France, page « Young Leaders », programme créé en 1981 : « Composé d’alumni du programme Young Leaders et de membres du Conseil d’administration de la French American Foundation – France, le jury évalue les candidat(e)s sur leur potentiel de leadership ». consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées. Le 2 octobre 2026 : localisation du Mont-Pèlerin précisée (au-dessus de Vevey).
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le tirage au sort · Les deux représentativités
La riposte, dans l’Autodéfense : « Vous êtes des complotistes » · « Un inconnu ne gagne pas une présidentielle »
La parade : Constitution, titre I, article 5 · Constitution, titre II, article 6
Du même tonneau, dans le Lexique : L’endogamie · Les globalistes · L’oligarchie · Le principe de distinction · L’aristocratie élective · Le soft power · Les think tanks
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : notre stratégie pour rendre le pouvoir aux citoyens
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