Le technocratisme En 1919, un ingénieur de Berkeley, William Henry Smyth, forge le mot technocracy : le gouvernement par les experts. Le rêve est généreux, donc redoutable.
Car le technocratisme ne supprime pas le vote : il le rend sans objet en déplaçant la décision là où le consentement n’est plus requis, dans les traités, les autorités indépendantes, les règles automatiques.
Le 29 janvier 2015, dans Le Figaro, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en livre la formule la plus nette : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. »
Le 5 juillet suivant, plus de 6 votants grecs sur 10 rejettent par référendum le plan des créanciers ; le 13 juillet, après 17 heures de sommet, leur gouvernement accepte un troisième plan d’aide aux conditions plus lourdes. Le peuple avait parlé ; la compétence avait tranché.
En août 2026, l’essayiste Luc Lelièvre décrit, dans « Mutation », publié sur le Substack Lies are Unbekoming, le stade suivant : des systèmes devenus trop complexes pour les esprits qu’ils prétendent servir, et qui produisent l’inverse de leur mission.
Un essai de 6 semaines, publié hors de toute revue : nous faisons ici une exception à notre règle de preuve, et nous l’assumons, parce que le texte en vaut la peine et que son auteur nous a paru d’un intérêt rare.
Le diagnostic est précieux ; la conclusion ne l’est pas. « Mutation is not a choice » (« la mutation n’est pas un choix »), écrit-il, et le monde d’après viendrait de lui-même, smaller, more human, more territorial (« plus petit, plus humain, plus territorial »).
Le #PIC s’en sépare ici : un paysage qui se recompose sans auteur appartient aux mieux organisés. Le technocratisme ne tombera pas de fatigue ; il faut lui reprendre ce qu’il a confisqué, la question elle-même.
D’où le référendum obligatoire, et le pari de la démocratie épistémique : l’expert éclaire, le peuple tranche. Le savoir donne le droit d’être entendu, jamais celui de ne plus rendre de comptes.
Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « L’hôpital et l’école manquent de moyens, pas d’une Constitution », « L’intelligence collective, c’est du socialisme », « Vous méprisez les experts : la science ne se vote pas ».
Pour aller plus loin
Le mot de Smyth serait resté une curiosité si Thorstein Veblen ne lui avait donné un programme.
Dans The Engineers and the Price System (1921), l’économiste américain soutient que le bien-être matériel de la communauté dépend du système industriel, « et donc de son contrôle sans réserve par les ingénieurs, qui seuls sont compétents pour le diriger » (notre traduction) ; il va jusqu’à envisager un « soviet de techniciens », qu’il juge d’ailleurs improbable, tant les ingénieurs lui paraissent dociles.
En France, le polytechnicien des années 1930 cherche dans le plan une sortie de crise, et le politiste Jean Meynaud pose en 1964 la question dans son titre même, La Technocratie, mythe ou réalité ?
La réponse tient en une phrase : le technicien gouverne rarement seul ; il gouverne à l’abri du politique, qui lui délègue ce qu’il ne veut pas assumer. C’est le point décisif.
Le technocratisme n’est pas le pouvoir des ingénieurs ; c’est l’art de présenter une décision comme une nécessité.
La meilleure objection vient de la science politique la plus sérieuse.
Giandomenico Majone a défendu, en 1996, les institutions « non majoritaires », qui, selon la formule qu’en rapporte Peter Mair, « par construction, ne sont pas directement responsables devant les électeurs ni devant leurs représentants élus » (notre traduction).
L’argument est celui d’Ulysse attaché au mât : une démocratie lucide sur ses propres tentations, l’inflation électorale ou la dette de fin de mandat, peut choisir de se lier les mains.
Une banque centrale indépendante n’est pas un coup d’État, c’est une promesse crédible. L’objection est forte, et elle vaut tant que le nœud peut se défaire. Ulysse s’était attaché lui-même, pour la durée d’un passage.
L’article 130 du traité sur le fonctionnement de l’Union interdit à la Banque centrale européenne comme aux banques centrales nationales de solliciter ou de recevoir des instructions d’aucun gouvernement, et toute révision des traités suppose l’accord unanime des États : la main liée par une génération ne peut plus être déliée par la suivante.
Mair en a tiré, en 2006, le diagnostic le plus sobre : une démocratie « dépouillée de sa composante populaire », une démocratie « sans demos » (notre traduction).
La France en offre un cas d’école. Le 3 août 1993, le Conseil constitutionnel censure les dispositions qui confiaient à la Banque de France la définition de la politique monétaire, au motif que le traité de Maastricht n’est pas encore entré en vigueur : c’est du traité, non d’un choix du législateur, que l’indépendance tire sa force.
Le 29 mai 2005, 15 449 508 votants, soit 54,67 % des suffrages exprimés, rejettent le traité établissant une Constitution pour l’Europe.
Le 4 février 2008, le Congrès réuni à Versailles révise la Constitution pour permettre la ratification parlementaire du traité de Lisbonne, qui en reprend l’essentiel. Rien d’illégal : la procédure était régulière.
C’est précisément ce qui la rend exemplaire, puisque le technocratisme n’a nul besoin de violer le droit quand il peut en choisir la voie.
L’Irlande a connu la variante du second tour : le traité de Lisbonne y est rejeté par référendum en 2008, puis approuvé par un second référendum le 2 octobre 2009. Le peuple n’est pas ignoré ; il est consulté jusqu’à ce qu’il réponde juste.
La notion a ses limites. Elle peut servir d’alibi au mépris du savoir, et l’Autodéfense répond à ceux qui accusent le #PIC de penser que la science se vote : le technocratisme se reconnaît à la confiscation de la décision, non à la compétence de ceux qui conseillent.
Elle masque aussi une complicité, puisque les élus sont souvent les premiers demandeurs de ces délégations, qui leur permettent d’imputer à Bruxelles ou à Francfort ce qu’ils ont eux-mêmes signé.
L’essai de Luc Lelièvre éclaire ce point mieux qu’il ne le croit : lorsqu’il écrit que la légitimité s’effondre quand la participation devient cérémonielle, il rejoint la contre-productivité d’Illich et les rendements décroissants de la complexité.
Mais une participation devenue cérémonielle n’appelle pas le retrait ; elle appelle une participation qui décide.
C’est l’objet de la Constitution d’urgence. Son Titre I, article 7, soumet d’office au peuple toute ratification d’un traité qui transfère une compétence, et aussi « toute dénonciation d’un tel traité » : la délégation reste possible, elle cesse d’être clandestine, et le nœud d’Ulysse peut être défait par le peuple qui l’a noué.
Il y ajoute toute loi qui relève le plafond d’endettement souverain, et toute loi qui proroge pour la troisième fois une disposition temporaire ou la rend permanente.
Son Titre XIX, article 2, trace la frontière que le technocratisme efface, entre un contrôle technique, confié aux juristes, et un contrôle politique, qui revient en dernier ressort au peuple.
Reste une difficulté que nous ne cachons pas : la frontière entre le technique et le politique est elle-même un enjeu de pouvoir, et celui qui la trace détient déjà une part de la décision.
L’hypothèse du #PIC est qu’il vaut mieux la disputer au grand jour que la laisser tracer par ceux qu’elle protège.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Thorstein Veblen, The Engineers and the Price System, B. W. Huebsch, 1921 (numérisation Internet Archive) : « The material welfare of the community is unreservedly bound up with the due working of this industrial system, and therefore with its unreserved control by the engineers, who alone are competent to manage it. » (Le bien-être matériel de la communauté dépend sans réserve du bon fonctionnement de ce système industriel, et donc de son contrôle sans réserve par les ingénieurs, qui seuls sont compétents pour le diriger ; notre traduction). consulter la source
Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, article 130 (ex-article 108 TCE), version anglaise publiée par legislation.gov.uk : « neither the European Central Bank, nor a national central bank, nor any member of their decision-making bodies shall seek or take instructions from Union institutions, bodies, offices or agencies, from any government of a Member State or from any other body » (ni la Banque centrale européenne, ni une banque centrale nationale, ni un membre quelconque de leurs organes de décision ne peuvent solliciter ni recevoir d’instructions des institutions, organes ou organismes de l’Union, des gouvernements des États membres ou de tout autre organisme ; notre traduction). consulter la source
Conseil constitutionnel, décision n° 2005-38 REF, proclamation des résultats du référendum du 29 mai 2005 : « Suffrages exprimés : 28 257 778 OUI : 12 808 270 NON : 15 449 508 ». consulter la source
Peter Mair, « Ruling the Void? The Hollowing of Western Democracy », New Left Review, n° 42, novembre-décembre 2006 : « What we see emerging is a notion of democracy that is being steadily stripped of its popular component—democracy without a demos. » ; Majone’s non-majoritarian institutions, « which, by design, are not directly accountable to voters or to their elected representatives » (Ce que nous voyons émerger, c’est une conception de la démocratie progressivement dépouillée de sa composante populaire : une démocratie sans demos. […] qui, par construction, ne sont pas directement responsables devant les électeurs ni devant leurs représentants élus ; notre traduction). consulter la source
Jean-Claude Juncker, entretien avec Jean-Jacques Mevel, « La Grèce doit respecter l’Europe », Le Figaro, édition du 29 janvier 2015 (mis en ligne la veille) : l’entretien d’où est tirée la phrase citée dans l’entrée ; le texte intégral est réservé aux abonnés. consulter la source
Luc Lelièvre, « Mutation », essai publié sur le Substack Lies are Unbekoming, 12 août 2026 : « Legitimacy collapses when participation becomes ceremonial. » ; « Mutation is not a choice because the forces driving it are not ideological but anthropological. » (La légitimité s’effondre quand la participation devient cérémonielle. […] La mutation n’est pas un choix, parce que les forces qui la conduisent ne sont pas idéologiques mais anthropologiques ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 7 : « Sont soumis obligatoirement au vote du peuple, sans qu’aucune initiative ne soit requise : […] 2° toute ratification ou modification d’un traité emportant transfert, délégation ou partage de compétence à une organisation supranationale ou internationale, ainsi que toute dénonciation d’un tel traité ». consulter la source
Version 2 du 25 septembre 2026 : l’exception à la règle de preuve est désormais dite dans le texte. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La démocratie épistémique · La démocratie délibérative
La riposte, dans l’Autodéfense : « Budget, nucléaire, géopolitique : c’est trop complexe pour le peuple » · « Gouverner, c’est un métier : vous êtes des naïfs » · « Le référendum, c’est le plébiscite »
La parade : Constitution, titre I, art. 7 : le référendum obligatoire par matière
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : L’Université populaire de l’intelligence collective · L’Observatoire de la pensée démocratique
Du même tonneau, dans le Lexique : La démocratie (le mot-alibi du Pouvoir)
Le doute, bienvenu : une erreur, un contre-exemple, une source plus solide ? Dites-le en commentaire. Notre Protocole fait du doute un canal, non une faute.
Vous commentez et notez cette entrée ci-dessous. Vos objections et vos exemples nourriront les versions suivantes.
Nommer le procédé, c’est déjà s’en déprendre.

0 commentaire