« Coalisons, oui, mais mettons-nous d’abord d’accord sur l’essentiel »

On vous dit :

« Oui, coalisons-nous. Mais avant, mettons-nous d’accord sur un certain nombre de sujets clés, des valeurs non négociables. Et pas avec n’importe qui : parler à certains, c’est déjà pactiser avec le diable. »

Voici ce que vous pouvez répondre

D’accord sur l’essentiel, oui. Mais l’essentiel, chez nous, c’est la manière de décider, pas ce qu’il faut décider. Notre Protocole l’écrit : nous ne nous rassemblons pas malgré nos divergences, mais à cause d’elles.

Exiger d’abord un accord sur le fond, c’est fonder une chapelle : celui qui écrit la liste devient le gourou, et chaque désaccord devient une hérésie. Les psychologues ont un nom pour cette unanimité de façade, la pensée de groupe ; et le pouvoir n’a plus qu’à souffler sur nos différends.

Nos seules conditions portent sur la règle du jeu : renoncer à la violence, respecter l’interlocuteur, et ne jamais voter la fin du vote. Pour le reste, venez avec vos désaccords : c’est avec eux que nous travaillons.

Sources : #PIC, Protocole (Titre I, articles 3 et 5 ; Titre IV, article 8) et Constitution d’urgence (Titre XVIII, article 3) · Frédéric Bascuñana, vidéo du 9 mars 2024 · Irving Janis (1972) · Cass Sunstein (2002) · Charlan Nemeth (2001) · Gregory Bateson (1936) · Noam Chomsky (1992). Le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

Une objection d’amis

Le 9 mars 2024, Frédéric publie sur X une vidéo de 10 minutes qui répond à ce piège, qu’il juge « bien plus subtil et bien plus préoccupant » que celui des sujets polarisants que le pouvoir nous lance à la figure. Le piège consiste à dire : « oui, coalisons, mais il doit y avoir un certain nombre de sujets clés sur lesquels nous devons préalablement être en accord ». Sa réponse tient en 3 mots : « eh bien non ». Conditionner l’entrée, dit-il, « cela revient à créer un mouvement citoyen idéologiquement orienté dès le départ », et la coalition devient « un machin bancal ».

Ceux qui ont vécu les Gilets jaunes connaissent la blessure qui nourrit l’objection : des egos, des chapelles, et parfois des gens venus pour diviser. Nous en avons tiré des règles (voyez « Vous finirez comme les Gilets jaunes : les egos vous déchireront »). Ces règles visent des conduites ; aucune ne trie des opinions.

Qui écrit la liste ?

Une liste de valeurs non négociables ne tombe pas du ciel. Quelqu’un la rédige, quelqu’un l’interprète, quelqu’un décide qui l’a trahie. Ce quelqu’un a désormais le pouvoir d’exclure, et il n’a eu besoin d’aucun vote pour l’obtenir. La vidéo le dit sans fard : avec le filtre moralisateur à l’entrée, « de nouveaux gourous » viennent « arborer les codes d’une bien-pensance », « alternative », certes, « mais toujours fondée sur le moteur de la culpabilisation ».

Notre Protocole ferme cette porte en 2 articles. Le premier : « aucune orientation de fond ne peut être opposée à un membre comme condition d’appartenance » (Titre I, article 3). Le second : « nul ne peut soumettre un autre membre à un examen de conformité idéologique, ni se prévaloir d’une prétendue pureté de doctrine pour l’écarter » (Titre I, article 5). Le désaccord y est appelé par son nom : une méthode.

Ce que la science dit de l’entre-soi

En 1972, le psychologue Irving Janis étudie les fiascos de la politique étrangère américaine, de la baie des Cochons à l’escalade au Vietnam, et forge une expression : la pensée de groupe, groupthink. Elle survient « when the members’ strivings for unanimity override their motivation to realistically appraise alternative courses of action » (lorsque la recherche de l’unanimité l’emporte, chez les membres, sur le souci d’examiner avec réalisme les autres options). Parmi ses symptômes : l’illusion de l’unanimité, la croyance indiscutée en la moralité du groupe, la pression sur ceux qui doutent, l’autocensure. Une coalition qui exige d’abord l’accord sur les valeurs se les inocule à l’entrée.

Le juriste Cass Sunstein a mesuré l’autre effet de l’entre-soi : un groupe de gens qui pensent pareil, après avoir délibéré, se retrouve plus extrême qu’au départ, dans le sens où il penchait déjà. C’est la loi de la polarisation des groupes. La chapelle ne protège pas de la radicalisation : elle la fabrique.

La psychologue Charlan Nemeth, enfin, a comparé l’avocat du diable, qui joue l’objection, au contradicteur sincère, qui y croit. C’est le second qui fait réfléchir le groupe, et produit des idées neuves. D’où la phrase de Frédéric, qui surprend toujours : « j’espère que mes pires opposants, mes pires opposants idéologiques, rejoindront un mouvement tel que le #PIC ». Non par goût du conflit : « c’est précisément avec eux qu’il est nécessaire de travailler », plus qu’avec des amis politiques avec qui « c’est toujours fluide ».

Diviser pour régner a un nom

En 1936, l’anthropologue Gregory Bateson décrit, chez les Iatmul de Nouvelle-Guinée, une mécanique qu’il appelle la schismogenèse : « a process of differentiation in the norms of individual behaviour resulting from cumulative interaction between individuals » (un processus de différenciation des normes de comportement individuel, né de l’interaction cumulative entre individus). Chaque camp répond à l’autre en durcissant sa position, jusqu’à la rupture. Frédéric emploie le mot pour sa version organisée : « la technique d’ingénierie sociale qui consiste à dresser une partie du peuple contre l’autre ».

Le soupçon n’a rien de complotiste : le Lexique du Pouvoir rappelle que, selon le décompte de la commission Church du Sénat américain, environ 28 % des actions clandestines du FBI contre des mouvements politiques, de 1956 à 1971, visaient à dresser les militants les uns contre les autres. Il suffit, au fond, qu’une coalition exige de ses membres un accord préalable sur les sujets qui fâchent : elle fait elle-même le travail. L’« arc républicain » et le « cordon sanitaire » n’ont pas d’autre fonction (voyez « En refusant le cordon sanitaire, vous légitimez les extrêmes » et « Vous voulez abolir la République et ses garde-fous »).

Tolérer n’est pas tout accepter

Il faut, Frédéric le concède, « avoir les nerfs solides ». Mais de quelle tolérance parle-t-on ? « Je ne parle pas d’une tolérance qui serait par exemple l’acceptation dans la vie de tous les jours des idées de ceux qui peuvent me faire du mal. Je parle ici d’une tolérance propice au débat public. » La distinction est capitale : on peut refuser de dîner avec quelqu’un et défendre son droit de parler à la tribune.

Noam Chomsky, qui n’a jamais passé pour un homme de droite, l’a dit d’une phrase restée célèbre, dans le documentaire Manufacturing Consent (1992) : « If we don’t believe in freedom of expression for people we despise, we don’t believe in it at all » (si nous ne croyons pas à la liberté d’expression pour ceux que nous méprisons, nous n’y croyons pas du tout). Et Karl Popper, qu’on cite pour justifier toutes les exclusions, réserve le droit de ne pas tolérer à ceux qui refusent l’argument et répondent par les poings : le passage est cité dans Le paradoxe de la tolérance.

Le bâillon, lui, rate sa cible. Les arguments faibles se démontent au grand jour ; « en contraignant vos opposants à la clandestinité », on leur offre au contraire de quoi « forger les narratifs victimaires de la martyrologie moderne ».

Notre seul préalable : la règle du jeu

Nous avons donc bien des conditions. Elles sont écrites, et aucune ne porte sur le fond :

  • vouloir rendre au peuple la décision confisquée, par la démocratie directe et le référendum d’initiative citoyenne (Protocole, Titre IV, article 8) ;
  • s’interdire la violence, ce qui s’apprécie « sur des faits publics (appels, actes, condamnations) et non sur des réputations » (même article) ;
  • ne mettre en cause ni l’égale dignité des personnes, ni les règles qu’aucun vote ne peut lever ;
  • respecter l’interlocuteur : la critique ouvre un droit de réponse, l’insulte n’en ouvre aucun (voyez « Êtes-vous bien sûrs de supporter la critique et la contradiction ? ») ;
  • ne jamais voter la fin du vote : c’est le noyau intangible de notre Constitution, « révisable en toutes ses dispositions, sauf une : le pouvoir du peuple de décider et de se corriger ».

Voilà le seul accord que nous demandons d’avance. Il ne restreint aucun débat : il garantit qu’il pourra toujours avoir lieu, et que le perdant d’aujourd’hui pourra gagner demain. Notre Constitution décrit d’ailleurs le collège qui contrôlera le pouvoir comme composé de citoyens « issus de toutes les mouvances », que réunit « le seul désir d’un processus délibératif loyal » (Titre II, article 6). Un mantra revient souvent dans nos rangs : on ne travaille pas ensemble en dépit de nos différences, mais parce que nous sommes différents.

Ce que nous concédons

Une coalition sans tabou est plus difficile qu’une chapelle. Elle demande du sang-froid, de la bienséance, et la capacité d’entendre des choses qui choquent. Certains partiront, et d’autres viendront pour saboter : c’est pourquoi le Protocole permet d’écarter d’une équipe de travail la duplicité documentée ou le sabotage, jamais une opinion (voyez « Chez vous, on croise des infréquentables » et L’entrisme démocratique). Et Frédéric parie que les pires clivages « vont peut-être même s’estomper si on commence à travailler ensemble » : c’est un pari, pas une certitude. Le nôtre a un nom, et il est dans le sigle.

Les relances probables

« Et si un raciste veut vous rejoindre ? »

Nous jugeons des actes : la discrimination et le harcèlement sont proscrits par notre Protocole, et nos alliances excluent qui met en cause l’égale dignité des personnes. Le débat, lui, n’est refusé à personne : c’est en public qu’une idée faible se démonte. Voyez « Chez vous, on croise des infréquentables ».

« Sans valeurs communes, vous n’êtes qu’un attelage hétéroclite. »

Nos valeurs communes tiennent en une phrase : le peuple décide, et personne ne peut lui retirer ce pouvoir. Un attelage hétéroclite qui tire dans le même sens avance plus loin qu’une chapelle homogène qui tourne en rond.

« Parler aux extrêmes, c’est leur donner de la visibilité. »

Les faire taire leur en donne davantage, et leur offre le rôle du martyr. Débattre n’est pas pactiser, et s’allier est encore autre chose : voyez « Le #PIC s’allie avec n’importe qui ».

« Vous allez faire fuir les gens bien. »

Certains partiront, c’est vrai. Ceux qui restent auront appris à se contredire sans se haïr : c’est la seule école de la démocratie que nous connaissions.

« Le peuple, lui, est d’accord sur l’essentiel : à quoi bon tant de débats ? »

S’il l’est, il le dira par son vote, sans qu’un comité l’ait décidé pour lui. C’est toute la différence entre une coalition qui fixe les réponses et une démocratie qui pose les questions.

Les pièges à éviter

  • Ne dites pas que tout se vaut : nous avons des convictions et nous les défendons ; nous refusons seulement d’en faire un ticket d’entrée.
  • Ne confondez pas l’absence de tabou dans le débat avec l’absence de règles de conduite : la violence, le harcèlement et la discrimination valent l’exclusion.
  • Ne soupçonnez pas votre interlocuteur d’être un agent du pouvoir : il est le plus souvent sincère, et blessé par une expérience passée.
  • Ne mettez pas entre guillemets une phrase de Chomsky en français : citez l’idée, ou la phrase anglaise de 1992 avec sa traduction.
  • Ne promettez pas que les clivages disparaîtront : nous faisons le pari qu’ils s’estompent quand on travaille ensemble.

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

#PIC, Protocole, Titre I, article 3 : « Nous ne nous rassemblons pas malgré nos divergences, mais à cause d’elles. Notre unité ne porte pas sur ce qu’il faut décider (nous n’en savons rien, et nul ne le sait) mais sur la manière dont nous devons décider. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre I, article 5 : « Le mouvement considère le désaccord comme consubstantiel à la démocratie. Il ne recherche pas le consensus, qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre IV, article 8 : « Ces oppositions ne sont pas un obstacle : c’est souvent leur nombre même qui rend l’alliance nécessaire, dans l’esprit de la démocratie agonistique. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article 3 : « La présente Constitution est révisable en toutes ses dispositions, sauf une : le pouvoir du peuple de décider et de se corriger ». consulter la source

Frédéric Bascuñana, vidéo publiée sur X le 9 mars 2024 (10 minutes) : « Une démocratie en pleine santé est fondée sur le dissensus. » ; « ne me privez pas du plaisir de contredire ceux avec qui je suis en désaccord ». consulter la source

Irving L. Janis, Victims of Groupthink, Houghton Mifflin, 1972, p. 9 : la pensée de groupe survient « when the members’ strivings for unanimity override their motivation to realistically appraise alternative courses of action » (lorsque la recherche de l’unanimité l’emporte, chez les membres, sur le souci d’examiner avec réalisme les autres options).

Cass R. Sunstein, « The Law of Group Polarization », Journal of Political Philosophy, vol. 10, n° 2, 2002, p. 175-195 : après délibération, un groupe de personnes qui pensent pareil se déplace vers une position plus extrême, dans le sens où il penchait déjà (version de travail de 1999 en lien). consulter la source

Charlan Nemeth, Keith Brown et John Rogers, « Devil’s advocate versus authentic dissent: stimulating quantity and quality », European Journal of Social Psychology, vol. 31, n° 6, 2001, p. 707-720 : le contradicteur sincère stimule davantage la réflexion d’un groupe que l’avocat du diable qui joue l’objection ; voir aussi, de la même auteure, In Defense of Troublemakers, Basic Books, 2018. consulter la source

Gregory Bateson, Naven, Cambridge University Press, 1936, p. 175 : la schismogenèse est « a process of differentiation in the norms of individual behaviour resulting from cumulative interaction between individuals » (un processus de différenciation des normes de comportement individuel, né de l’interaction cumulative entre individus).

Noam Chomsky, dans Manufacturing Consent: Noam Chomsky and the Media, documentaire de Mark Achbar et Peter Wintonick, 1992 : « If we don’t believe in freedom of expression for people we despise, we don’t believe in it at all » (si nous ne croyons pas à la liberté d’expression pour ceux que nous méprisons, nous n’y croyons pas du tout).

Commission Church du Sénat américain, 1976, citée dans le Lexique du Pouvoir : environ 28 % des actions clandestines du programme COINTELPRO visaient à dresser les militants les uns contre les autres. consulter la source

Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, 1945, tome 1, chapitre 7, note 4 : le droit de ne pas tolérer vise ceux qui refusent l’argumentation et répondent par la force ; le passage est cité dans l’Abécédaire. consulter la source

Version 1 du 25 octobre 2026 : première publication.

Vous commentez et notez cette riposte ci-dessous. Une meilleure réponse, une objection plus forte, une référence qui manque : vos contradictions nourriront les versions suivantes.

Cliquez ici pour nous faire connaître votre niveau d'approbation
[Total: 0 Évaluation moyenne: 0]

Un argument ne vaut que par ceux qui le portent.

Rejoindre le #PIC

Commentaires sur cette riposte

0 commentaire

Envoyer un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *