Abécédaire · La démocratie liquide

La démocratie liquide La démocratie liquide repose sur une idée simple : prêter sa voix, et la reprendre quand on veut. Sur chaque question, vous votez vous-même, ou vous confiez votre voix, pour ce seul sujet, à quelqu’un dont vous estimez le jugement ; et vous pouvez la reprendre à tout moment, sans attendre la prochaine élection.

Née avec Internet, l’idée séduit : au lieu d’accepter en bloc un programme dont on ne partage que la moitié, on choisit sujet par sujet, et l’on admet que personne n’est compétent en tout. Mais elle a ses pièges.

D’abord, les voix passent de main en main et finissent par s’accumuler. Le Parti Pirate allemand en a fait l’expérience vers 2010 : quelques personnes se sont retrouvées à la tête de milliers de voix, une petite élite née d’un système qui prétendait en finir avec les élites.

Ensuite, pour savoir qui a confié sa voix à qui, il faut tout enregistrer : le vote cesse d’être secret, et chacun s’expose aux pressions. Enfin, on additionne des voix sans jamais faire discuter les gens.

Le #PIC garde la bonne intuition : une délégation choisie, limitée à un sujet, qu’on peut reprendre à tout moment. Il l’inscrit dans le mandat impératif et la révocabilité. Il refuse le reste : les voix qui se transmettent en chaîne, le vote à découvert, et l’idée qu’on puisse faire de la politique sans débattre.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les minorités actives confisqueront le RIC ».

Pour aller plus loin

L’idée est plus vieille que l’internet. En 1884, un professeur de mathématiques d’Oxford, Charles L. Dodgson, que le monde connaît sous le nom de Lewis Carroll, publie The Principles of Parliamentary Representation.

Pour qu’aucune voix ne soit perdue, il propose que l’électeur remette son suffrage au candidat, libre de s’en servir, de le transférer à d’autres candidats ou de le laisser inemployé.

Sa justification contient déjà tout le problème : l’électeur doit comprendre qu’en votant pour A, il le lui donne « comme sa propriété absolue » (notre traduction) ; et s’il ne peut pas lui faire confiance pour en user au mieux, demande Carroll, comment peut-il vouloir l’envoyer siéger ?

L’auteur d’Alice a inventé la transitivité ; il a aussi inventé, sans le voir, la dépossession.

Au siècle suivant, l’économiste James C. Miller imagine en 1969, dans Public Choice, un programme de vote direct ou par procuration sur chaque texte ; en 2002, l’informaticien Bryan Ford formalise la « démocratie délégative » ; le logiciel LiquidFeedback, en 2010, lui donne un outil.

Il serait commode de réduire l’expérience des Pirates allemands à une oligarchie naissante.

En 2015, une équipe de chercheurs allemands a analysé les données de leur plateforme : le pouvoir théorique des « super-votants » y est bien élevé, mais ils en usent avec retenue, votant souvent dans le sens de la majorité et rarement en position de renverser un scrutin (Kling et al., ICWSM, 2015).

Les défenseurs de la formule, comme Christian Blum et Christina Isabel Zuber (Journal of Political Philosophy, 2016), y voient une démocratie qui concilie l’égalité des voix et la division du travail cognitif : je vote sur ce que je connais, je confie le reste à qui le connaît mieux.

C’est la meilleure objection au scepticisme. Elle a pourtant été tranchée sur son propre terrain.

En 2018, 3 informaticiens de Carnegie Mellon, Anson Kahng, Simon Mackenzie et Ariel Procaccia, ont démontré que, même si chacun ne délègue qu’à plus compétent que lui, aucun mécanisme de délégation locale, c’est-à-dire fondé sur le seul jugement que chacun porte sur son entourage, ne peut garantir de faire au moins aussi bien que le vote direct.

En concentrant les voix, la délégation détruit l’indépendance des jugements que le théorème de Condorcet exige, et l’erreur d’un seul pèse alors autant que celle de milliers.

Le droit électoral français a déjà tranché la question, sans la nommer. La procuration est une délégation, et le législateur la tient en laisse : l’électeur désigné ne peut détenir, le jour du vote, qu’une seule procuration établie en France.

C’est la parade de l’État contre le super-délégué, la raison pour laquelle aucun notable ne peut se présenter au bureau de vote avec les voix de sa rue.

On mesure l’écart : ce que la démocratie liquide présente comme une liberté, la République le traite comme un risque de fraude et de clientélisme. Elle n’a pas tort, et elle a tort. Pas tort, parce qu’une voix qui circule est une voix qu’on peut solliciter, acheter ou exiger.

Tort, parce qu’elle tire du danger la conclusion inverse de celle qu’il appelle : au lieu de rendre la délégation ciblée, bornée et révocable, elle l’a réservée aux élus, à qui l’on confie tout pour 5 ans sans pouvoir rien reprendre.

Reste la question que les technophiles esquivent : que devient le secret du vote ?

Une délégation n’est révocable que si elle est connue de celui qui la reçoit ; elle n’est contrôlable que si elle est enregistrée ; elle devient alors une donnée, et une donnée se consulte, se vend, se pirate.

Si les chercheurs ont pu mesurer le pouvoir des super-votants pirates, c’est que la plateforme gardait la trace de qui déléguait à qui : c’était la condition de la transparence, et c’était aussi la fin de l’isoloir. La Constitution d’urgence prend le parti inverse.

L’Agora citoyenne délibère et vote au moyen d’une infrastructure garantissant « l’anonymat vérifiable du votant » et « l’absence de toute base de données centralisée » , sous maîtrise publique et sans accès privé aux données des votants (Titre II, article 8).

Aucune chaîne de délégations publique n’y survivrait, et c’est voulu.

Quant à la tentation du gourou, que la délégation transitive fabrique mécaniquement, le texte la ferme d’une phrase : « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir » (Titre I, article 5).

Ce que le #PIC retient de la liquidité tient donc en un mot : la reprise.

Le délégué élu y est tenu par le programme sur lequel il a été choisi, qui « lui est juridiquement opposable », et il est révocable à tout échelon par un référendum que déclenche l’Agora (Titre III, article 5).

C’est la délégation de Carroll retournée : non plus une propriété absolue abandonnée au candidat, mais un prêt, assorti de conditions, que le prêteur peut rappeler.

Reste une limite que nous ne cachons pas : la révocation par référendum est lourde, et elle ne rend pas au citoyen la souplesse du « je reprends ma voix demain » que promettait la démocratie liquide.

L’hypothèse du #PIC, qu’il faudra éprouver, est qu’on gagne à ce prix l’essentiel : la souveraineté ne circule pas de main en main, elle se prête, et elle revient.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Charles L. Dodgson (Lewis Carroll), The Principles of Parliamentary Representation, Londres, Harrison and Sons, 1884, p. 34 (fac-similé, Internet Archive) : « The Elector must understand that, in giving his vote to A, he gives it him as his absolute property, to use for himself, or to transfer to other Candidates, or to leave unused. » (l’électeur doit comprendre qu’en donnant sa voix à A, il la lui donne comme sa propriété absolue, pour en user lui-même, la transférer à d’autres candidats ou la laisser inemployée ; notre traduction). consulter la source

LiquidFeedback, présentation du logiciel par ses concepteurs (site officiel) : « Scalability through the division of labor: Participate in issues you are interested in and give your voice to somebody for everything else. » (le passage à l’échelle par la division du travail : participez aux questions qui vous intéressent et confiez votre voix à quelqu’un pour tout le reste ; notre traduction). consulter la source

Christoph Carl Kling, Jérôme Kunegis, Heinrich Hartmann, Markus Strohmaier et Steffen Staab, « Voting Behaviour and Power in Online Democracy: A Study of LiquidFeedback in Germany’s Pirate Party », ICWSM, 2015 (arXiv:1503.07723) : « While we find that the theoretical power of super-voters is indeed high, we also observe that they use their power wisely. » (si nous constatons que le pouvoir théorique des super-votants est effectivement élevé, nous observons aussi qu’ils en usent avec sagesse ; notre traduction). consulter la source

Anson Kahng, Simon Mackenzie et Ariel Procaccia, « Liquid Democracy: An Algorithmic Perspective », Journal of Artificial Intelligence Research, vol. 70, 2021 (première version, AAAI, 2018) : « we show that local delegation mechanisms, which only take the local neighborhood of each voter as input (and, arguably, capture the spirit of liquid democracy), cannot provide the foregoing guarantee » (nous montrons que les mécanismes de délégation locale, qui ne prennent en compte que le voisinage immédiat de chaque électeur et saisissent sans doute l’esprit de la démocratie liquide, ne peuvent pas offrir cette garantie ; notre traduction). consulter la source

Service-public.gouv.fr (Direction de l’information légale et administrative), « Vote par procuration », fiche F1604 : « L’électeur que vous désignez peut avoir le jour du vote : Soit 1 procuration faite en France ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source

Version 2 — 4 octobre 2026 : le résumé de l’entrée est réécrit en langage courant, à la suite du commentaire de Chilina. Voir les versions précédentes

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Commentaires sur cette entrée

2 Commentaires

  1. Chilina

    Je me suis noyée dans l’explication de la démocratie liquide – je n’avais auparavant jamais entendu parler de démocratie liquide, et j’ai eu beau lire et relire, ça restait confus dans ma tête Je suis donc allée demander à Gemini une explication que je pourrai comprendre, la voici :

    « La démocratie liquide repose sur une idée simple : prêter sa voix et la reprendre quand on veut. Sur chaque loi, vous pouvez voter vous-même ou confier votre décision à un proche ou un expert sur ce sujet précis, puis retirer ce mandat à tout moment, sans attendre de nouvelles élections. Née avec Internet, cette approche séduit car elle met fin au « tout ou rien » des élections classiques : plutôt que d’accepter un programme entier avec lequel on n’est qu’à moitié d’accord, on choisit sujet par sujet.

    Mais ce système a ses pièges. Lorsque les voix se prêtent de personne en personne, elles finissent par s’accumuler. En Allemagne, le Parti Pirate en a fait l’expérience : quelques personnes se sont retrouvées à la tête de milliers de voix, recréant une élite au sein d’un projet censé la détruire. De plus, suivre le parcours des voix oblige à rendre les votes visibles, ce qui détruit le secret du scrutin et expose les citoyens aux pressions. Enfin, ce système se contente d’empiler des clics au lieu de faire discuter les gens.

    C’est là qu’intervient le #PIC : il garde la bonne intuition — une délégation choisie, ciblée et annulable à tout instant — mais refuse les voix qui se transmettent en chaîne, le vote transparent qui fragilise et l’illusion qu’on peut faire de la politique sans débattre. »

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    • Frédéric Bascuñana

      Je prends la leçon pour moi, Chilina : si tu t’es noyée, d’autres se sont noyés sans le dire.

      Le plus vexant, c’est que ton résumé ne trahit rien. Il dit ce que dit l’entrée, mais sans « transitivité » ni « traçabilité », et c’est ce vocabulaire-là qui coule le lecteur. On va reprendre le premier paragraphe en prenant ton texte comme étalon : les mots de tous les jours en haut, le savant plus bas dans « Pour aller plus loin », c’est fait pour 😉

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