Le pain et les jeux Dans les premières décennies du IIe siècle de notre ère, Juvénal glisse dans sa dixième satire les deux mots qui ont fait le tour des siècles : panem et circenses.
On les cite d’ordinaire comme la recette cynique d’un empereur ; c’est un contresens. Le poète accuse le peuple, et il date sa chute.
Depuis longtemps, écrit-il, depuis que nous ne vendons plus nos suffrages à personne, le peuple s’est déchargé de ses soucis ; lui qui donnait jadis le commandement, les faisceaux, les légions, tout, se tient désormais coi et ne désire plus, anxieusement, que 2 choses : du pain et les jeux du cirque.
Le pain et les jeux ne sont pas la cause de l’abdication ; ils en sont la suite. Tacite a noté le jour de la bascule.
En l’an 14, à l’avènement de Tibère, les élections des magistrats passent pour la première fois du Champ de Mars au Sénat, et le peuple, ajoute-t-il, ne se plaignit du droit qu’on lui ôtait que par de vaines rumeurs.
Rapprochons les deux textes, ce que Juvénal ne fait pas lui-même, et l’ordre des choses apparaît : on retire le vote, puis on remplit le vide.
Réserve loyale, que les historiens nous imposent : Paul Veyne a montré en 1976, dans Le Pain et le Cirque, que les largesses des notables et des empereurs n’étaient ni un moyen d’acheter des magistratures ni une redistribution destinée à acheter la paix sociale ; la plèbe romaine n’était pas une foule gavée d’imbéciles, et personne au #PIC n’a rien contre le football, ni contre le pain.
Le soupçon n’est pas qu’on nous distrait. C’est qu’il ne reste plus rien d’autre à faire. Le vingtième siècle a changé l’échelle.
En 1985, le critique américain Neil Postman ouvre Se distraire à en mourir sur une comparaison devenue classique : Orwell craignait que la vérité nous soit dissimulée, Huxley qu’elle soit noyée dans un océan d’insignifiance ; Orwell redoutait une culture captive, Huxley une culture futile.
Huxley lui-même avait observé, en 1958, que les défenseurs des libertés, toujours à l’affût de la tyrannie, avaient oublié de compter avec l’appétit presque infini de l’homme pour les distractions.
D’où la chute de Postman : Orwell craignait que ce que nous haïssons nous perde ; Huxley, que ce que nous aimons nous perde.
Le cirque d’aujourd’hui n’a plus besoin d’empereur pour l’offrir : un marché s’en charge, jour et nuit, et l’entrée consacrée à l’économie de l’attention en démonte la mécanique. Ce qui relève de l’institution, c’est l’autre moitié de la phrase de Juvénal.
Un peuple qu’on ne consulte qu’une fois tous les 5 ans, et dont on défait le vote quand il déplaît, a tout le loisir de regarder ailleurs ; on lui reprochera ensuite son indifférence.
Le #PIC prend le problème par le bout que désignait Tacite : rendre le vote. Sa Constitution soumet au peuple entier, « au moins quatre fois par an », les questions remontées des cercles citoyens, par référendum contraignant, et sa décision « s’impose à tous les pouvoirs constitués » (titre II, article 9).
Un citoyen qui décide n’a pas besoin qu’on l’occupe. Juvénal, au fond, n’accusait pas le cirque ; il accusait le silence des urnes.
Pour aller plus loin
La formule de Juvénal a eu une longue postérité, et elle a changé de coupable en chemin. Chez le satiriste, on l’a vu, c’est le peuple qui abdique.
Au XVIe siècle, Étienne de La Boétie retourne l’accusation. Son Discours de la servitude volontaire, imprimé en 1576, 13 ans après sa mort, range « les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges » parmi « les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie ».
Le peuple n’est plus paresseux : il est appâté, et le tyran tient l’hameçon.
En 1967, dans La Société du spectacle, Guy Debord déplace une dernière fois la charge : le divertissement n’est plus un appât tendu par un prince, c’est la forme même que prend le rapport social dans une économie marchande.
3 époques, 3 coupables, le peuple, le prince, le marché ; la servitude volontaire est le nom qu’ils ont en commun.
Notre siècle a produit l’aveu que les précédents se contentaient de soupçonner.
En juillet 2004, le président de TF1, Patrick Le Lay, écrit dans un ouvrage collectif, Les dirigeants face au changement, que « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible », avant de conclure : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Juvénal croyait que le peuple réclamait les jeux ; ici, les jeux sont gratuits parce que c’est le spectateur qu’on vend.
Le temps ainsi acheté n’a rien de marginal : selon l’enquête Emploi du temps de l’Insee, publiée en novembre 2011, la télévision restait en 2010 « de loin le principal loisir des Français », qui la regardaient 2 heures par jour, comme en 1999.
Mettons en regard l’autre moitié du vers de Juvénal, le suffrage : depuis le 29 mai 2005, les Français n’ont plus été appelés à un seul référendum national.
2 heures par jour d’un côté, aucune question en 21 ans de l’autre. L’économie de l’attention ne vole rien au citoyen ; elle occupe un terrain que les institutions ont laissé vacant.
La meilleure objection ne vient pas des cyniques mais des historiens : la formule serait un mépris de lettré pour la foule, et le cirque, loin d’endormir, aurait été un lieu politique. Paul Veyne l’a soutenu pour Rome ; Byzance l’a prouvé dans le sang.
En janvier 532, les factions de l’hippodrome de Constantinople, les Bleus et les Verts, se soulèvent contre Justinien au cri de Nika (« Victoire ») et proclament un autre empereur ; Procope, contemporain des faits, rapporte dans son Histoire des guerres que l’écrasement de la révolte coûta la vie, ce jour-là, à « plus de trente mille » personnes (notre traduction).
Voilà qui ruine l’image du spectateur anesthésié. Tranchons pourtant : l’hippodrome n’est devenu une arène politique que parce qu’il n’en restait pas d’autre.
Une foule privée de comices finit par délibérer sur les gradins, sans question posée, sans procédure, sans décompte des voix, et une délibération sans procédure se règle par le massacre. Le spectacle n’éteint pas la politique ; il la rend informe.
La notion a 2 limites qu’il faut dire. La première est morale : elle glisse vite vers le dédain, et un mouvement qui prétend rendre la décision au peuple ne peut pas commencer par le traiter d’abruti.
Personne n’est moins citoyen pour aimer le football. La seconde est causale : rien ne démontre que le citoyen se détourne de la chose publique parce qu’il est distrait.
Tacite et Juvénal suggèrent l’ordre inverse, le vote retiré d’abord, le divertissement ensuite, et c’est cet ordre que retient le #PIC, à titre d’hypothèse et non de certitude.
L’objection symétrique, qui voudrait qu’on ne confie pas davantage de décisions à des citoyens rivés à leurs écrans, repose sur le même postulat non démontré, retourné.
La Constitution d’urgence prend donc le problème par la procédure, non par la morale. Elle n’interdit aucun cirque ; elle rouvre le Champ de Mars.
Au lieu d’un public qu’on occupe entre 2 élections, une Agora citoyenne de 7 777 citoyens tirés au sort « fait remonter les sujets prioritaires » et « exerce le droit d’initiative citoyenne sans condition de seuil » (Constitution d’urgence, Titre II, article 8) ; au lieu d’une question tous les 20 ans, le référendum devient « le mode normal d’expression de la volonté générale » (Constitution d’urgence, Titre I, article 6).
Le pari est simple à énoncer et difficile à gagner : un citoyen à qui l’on pose régulièrement des questions finit par en poser lui-même. Il reste à le démontrer, et le #PIC ne prétend pas l’avoir fait.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Juvénal, Satires, satire X, vers 77-81, début du IIe siècle ; texte latin, The Latin Library : « iam pridem, ex quo suffragia nulli uendimus, effudit curas; nam qui dabat olim imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se continet atque duas tantum res anxius optat, panem et circenses » (depuis longtemps, depuis que nous ne vendons plus nos suffrages à personne, le peuple s’est déchargé de ses soucis ; lui qui donnait jadis le commandement, les faisceaux, les légions, tout, se tient désormais coi et ne désire plus, anxieusement, que deux choses, du pain et les jeux du cirque ; notre traduction). consulter la source
Tacite, Annales, livre I, chapitre 15, trad. Jean-Louis Burnouf, Œuvres complètes, Hachette, 1863 : « Alors, pour la première fois, les comices passèrent du Champ-de-Mars au sénat […]. Le peuple, dépouillé de son droit, ne fit entendre que de vains murmures ; et le sénat se saisit volontiers d’une prérogative qui lui épargnait des largesses ruineuses et des prières humiliantes. ». consulter la source
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576 ; édition Bossard, 1922 : « Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. ». consulter la source
Procope de Césarée, History of the Wars, livre I, chapitre 24 (sédition Nika, janvier 532), trad. anglaise H. B. Dewing, Loeb Classical Library, 1914 ; Project Gutenberg : « And there perished among the populace on that day more than thirty thousand. » (et il périt ce jour-là, parmi le peuple, plus de trente mille personnes ; notre traduction). consulter la source
Aldous Huxley, Brave New World Revisited, Harper & Brothers, 1958, chapitre IV, « Propaganda in a Democratic Society » : « In a word, they failed to take into account man’s almost infinite appetite for distractions. » (en un mot, ils ont omis de tenir compte de l’appétit presque infini de l’homme pour les distractions ; notre traduction). consulter la source
Paul Veyne, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Seuil, 1976 ; rééd. Points Histoire, 1995 : la somme sur l’évergétisme, qui démonte la lecture cynique de la formule de Juvénal ; la page de l’éditeur en donne la présentation. consulter la source
« Le Lay : “nous vendons du temps de cerveau” », Le Nouvel Observateur, 11 juillet 2004 (propos publiés dans Les dirigeants face au changement, Éditions du Huitième Jour, 2004) : « Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. ». consulter la source
Insee, Layla Ricroch et Benoît Roumier, « Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d’Internet », Insee Première n° 1377, novembre 2011 : « La télévision reste de loin le principal loisir des Français, qui la regardent deux heures par jour en moyenne, comme en 1999. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.
Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La vertu civique · La démocratie directe
La riposte, dans l’Autodéfense : « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider » · « Les gens ont autre chose à faire que de la politique »
La parade : Constitution, titre II, article 9
Du même tonneau, dans le Lexique : L’économie de l’attention · La paracosmie systémique · Le référendum confisqué · La néoténie civique · La sécession silencieuse
L’antidote, ce que le #PIC y oppose : notre stratégie pour rendre le pouvoir aux citoyens
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