Lexique du Pouvoir · Le pantouflage et les portes tournantes

Le pantouflage et les portes tournantes Le mot vient de l’argot de Polytechnique. La « pantoufle » y désignait la somme que l’ancien élève devait rembourser à l’État s’il quittait le service public avant la fin de son engagement de 10 ans ; et c’était assez souvent l’entreprise qui l’embauchait qui la payait.

Tout est dit en une ligne : l’État forme, le privé rachète, et la facture est réglée par celui qui en profite. Les Anglo-Saxons parlent de portes tournantes, et l’image est plus juste, car la porte tourne dans les deux sens.

Le haut fonctionnaire qui a préparé une réglementation part conseiller ceux qu’elle vise ; le cadre du secteur qu’on régule entre dans le cabinet qui prépare la règle, puis repart.

Nul besoin de corruption pour que le mécanisme opère. Il suffit d’un carnet d’adresses, d’une connaissance intime des dossiers, et d’une bienveillance par anticipation : le régulateur qui devine où il travaillera dans 3 ans n’a pas besoin qu’on le lui rappelle.

C’est une hypothèse sur les comportements, non une accusation portée contre quiconque ; mais la loi la tient pour assez sérieuse pour la contrôler.

La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique examine les projets de reconversion des responsables et des agents publics vers le secteur privé pendant les 3 années qui suivent la fin de leurs fonctions, et contrôle aussi, dans l’autre sens, certaines nominations de personnes venues du privé.

En 2025, elle a rendu 641 avis sur ces mobilités, dont plus de 6 sur 10 portaient sur des départs vers le privé. Plus des trois quarts étaient des avis de compatibilité avec réserves ; 3 % seulement concluaient à l’incompatibilité.

Le contrôle existe, il interdit parfois, il encadre surtout : la porte tourne toujours, on y a seulement posé un tourniquet. Et au bout de 3 ans, plus rien. L’Europe a fourni le cas d’école.

José Manuel Barroso, président de la Commission européenne jusqu’au 31 octobre 2014, devient en juillet 2016 président non exécutif de la filiale internationale de Goldman Sachs, un peu plus de 2 mois après l’expiration du délai de 18 mois imposé aux anciens commissaires ; le comité d’éthique saisi conclut qu’il n’y a pas de motifs suffisants pour établir un manquement.

Tout était en règle, et c’est bien le problème.

Réserve loyale : la circulation entre public et privé a ses vertus, et un État peuplé de fonctionnaires qui n’auraient jamais vu une entreprise ne serait pas un idéal ; le #PIC lui-même exige de quiconque brigue une fonction élective nationale au moins 10 années d’activité professionnelle, exercée notamment hors des appareils politiques et administratifs, condition dont il admet qu’elle reste à définir pour ne pas écarter les parcours associatifs, syndicaux ou d’aidant.

Ce qui est en cause n’est pas le passage d’un monde à l’autre, c’est l’aller-retour entre le régulateur et le régulé. La Constitution du #PIC pose le principe : « Nul ne peut tirer de l’exercice d’une fonction publique un enrichissement personnel indu, ni faire usage de sa position à des fins privées. »

Et son Protocole l’applique à ses propres responsables : chacun déclare spontanément tout lien susceptible d’influencer son jugement ou d’être perçu comme tel, s’abstient et quitte la séance quand il est en cause.

Au citoyen, un réflexe : quand un expert est présenté comme « ancien directeur de », cherchez aussi son employeur actuel.

Pour aller plus loin

Le mot a une date, et elle dit beaucoup. Dans l’étude qu’il consacre en 1987, dans les Annales, au « pantouflage en France (vers 1880-vers 1980) », l’historien Christophe Charle rappelle que, dans l’argot polytechnicien, la pantoufle désigne le choix de l’élève qui renonce aux carrières de l’État pour un emploi dans le secteur privé, et que « le dictionnaire date le terme des années 1880 ».

Il y voit une « donnée structurelle de la circulation des élites en France », non un accident de parcours.

2 ans plus tard, dans La Noblesse d’État (1989), Pierre Bourdieu décrira la manière dont les grandes écoles fabriquent une élite qui circule entre la haute fonction publique et la direction des grandes entreprises.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’économiste George Stigler avait posé le cadre théorique en 1971, dans « The Theory of Economic Regulation » : « en règle générale, la réglementation est acquise par l’industrie, et elle est conçue et mise en œuvre principalement à son profit » (notre traduction).

La porte tournante en est l’instrument le plus discret, parce que le plus légal.

La meilleure objection tient en un mot : la compétence. Les deux mondes, dit-on, échangent des savoirs dont chacun manque.

La Cour des comptes elle-même parle d’une « respiration entre les deux sphères », et cite le corps des ingénieurs de l’armement, qui affecte certains de ses membres pour 2 à 3 ans dans des entreprises privées afin qu’ils y acquièrent des compétences dont l’administration ne dispose pas. L’objection se teste, et elle a été testée.

En 2012, dans l’American Economic Review, Jordi Blanes i Vidal, Mirko Draca et Christian Fons-Rosen suivent les lobbyistes de Washington passés par l’équipe d’un sénateur : quand ce sénateur quitte ses fonctions, les revenus qu’ils génèrent chutent de 24 %, immédiatement et durablement, et d’autant plus que le sénateur était puissant.

Une compétence ne s’évapore pas le jour où un élu part ; un accès, si. Ce qui se monnaie à la sortie de la porte tournante est moins un savoir qu’un carnet d’adresses.

L’argument de la compétence vaut pour celui qui entre au service de l’État ; il vaut beaucoup moins pour celui qui en sort vers ceux qu’il contrôlait.

Le cas français est désormais chiffré, par une institution peu suspecte d’agitation.

Dans un rapport de mai 2025 sur les mobilités entre les secteurs public et privé, la Cour des comptes établit qu’en janvier 2024 environ 10 % des membres des corps supérieurs de l’État étaient affectés dans le secteur privé, mais 29 % des ingénieurs des mines et 27 % des membres de l’Inspection générale des finances.

Un quart des membres des cabinets ministériels viennent du privé, et un tiers d’entre eux y retournent après leur passage en cabinet.

Le contrôle, confié par la loi du 6 août 2019 à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique pour quelque 15 000 responsables, conclut rarement à l’interdiction : en 2023, 7 % d’avis d’incompatibilité, 77 % d’avis de compatibilité avec réserves.

La Cour y voit « une respiration du système de contrôle » ; on y lit surtout une frontière négociée au cas par cas. Détail à retenir : l’enquête est née de demandes déposées par des citoyens sur la plateforme de participation de la Cour.

La notion a ses limites. Les chiffres de la Cour rappellent que le phénomène est concentré : un ordre de grandeur de 10 000 personnes concernées, estimé en 2019 et que la Cour n’a pu actualiser faute d’outils statistiques fiables, quand environ 500 000 personnes quittent chaque année la fonction publique.

Le problème se situe au sommet, là où l’on écrit les règles. Inversement, la notion est trop étroite : la capture n’exige pas qu’on change de bureau.

Un régulateur qui partage la formation, les codes et les amitiés de ceux qu’il régule peut leur être acquis sans jamais les rejoindre, ce que le Lexique décrit comme une architecture de capture.

Surveiller les départs ne suffit pas ; il faudrait aussi regarder d’où viennent ceux qui restent.

La Constitution d’urgence ne prétend pas murer la porte ; elle en change la charnière. Elle pose que nul ne peut « faire usage de sa position à des fins privées » (Titre XVII, article 3), et le Protocole impose aux responsables du mouvement de déclarer tout lien « susceptible d’influencer son jugement ou d’être perçu comme tel ».

Surtout, elle fait passer dans la procédure le réflexe qu’on recommande au citoyen : devant les Formulateurs, nul expert n’est entendu « sans avoir rendu publique une déclaration de ses intérêts et de ses liens, notamment financiers, avec toute personne intéressée au résultat du scrutin ».

Le tirage au sort ajoute un argument de structure : on ne prépare pas sa reconversion auprès de ceux qu’on ne savait pas devoir juger.

Le Titre XVII, article 3, ferme enfin la porte à la sortie : pendant les 3 années qui suivent la fin de ses fonctions, nul citoyen tiré au sort pour siéger dans un cercle, une assemblée ou une juridiction, ni aucun titulaire d’une fonction publique, ne peut travailler pour une personne dont il a eu à connaître les intérêts, ni en recevoir aucun avantage ; une règle voisine lie les cabinets de conseil (Titre XV, article 4).

Là où la loi de 2019 fait examiner chaque départ au cas par cas, le texte interdit. Reste à savoir si 3 ans suffisent contre un carnet d’adresses, qui vieillit moins vite qu’un savoir : c’est l’hypothèse à éprouver.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Christophe Charle, « Le pantouflage en France (vers 1880-vers 1980) », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 42e année, n° 5, 1987, p. 1115-1137 (Persée) : « Le dictionnaire date le terme des années 1880 ». consulter la source

George J. Stigler, « The Theory of Economic Regulation », The Bell Journal of Economics and Management Science, vol. 2, n° 1, 1971 ; phrase d’ouverture reproduite par l’article « Regulatory capture » de Wikipédia en anglais : « as a rule, regulation is acquired by the industry and is designed and operated primarily for its benefit » (en règle générale, la réglementation est acquise par l’industrie, et elle est conçue et mise en œuvre principalement à son profit ; notre traduction). consulter la source

Jordi Blanes i Vidal, Mirko Draca et Christian Fons-Rosen, « Revolving Door Lobbyists », American Economic Review, vol. 102, n° 7, décembre 2012, p. 3731-3748 : « Lobbyists with experience in the office of a US Senator suffer a 24 percent drop in generated revenue when that Senator leaves office. » (Les lobbyistes passés par le cabinet d’un sénateur américain subissent une baisse de vingt-quatre pour cent des revenus qu’ils génèrent lorsque ce sénateur quitte ses fonctions ; notre traduction). consulter la source

Cour des comptes, Les mobilités entre les secteurs public et privé. Un encadrement très inégal selon les fonctions publiques, des ajustements nécessaires, rapport public thématique, mai 2025, synthèse (diffusé par vie-publique.fr) : « Un quart des membres des cabinets ministériels sont issus du secteur privé et un tiers d’entre eux le rejoignent après leur passage en cabinet. » ; « En 2023, les avis de compatibilité avec réserves ont représenté 77 % des avis de la Haute autorité, toutes mobilités confondues. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVII, article 3 : « Nul ne peut tirer de l’exercice d’une fonction publique un enrichissement personnel indu, ni faire usage de sa position à des fins privées. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : Le skin in the game · La Charte de Cincinnatus

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L’antidote, ce que le #PIC y oppose : l’Observatoire de la pensée démocratique, une expertise qui rend des comptes

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