Abécédaire · La parrhèsia

La parrhèsia Dans Les Phéniciennes d’Euripide, Jocaste demande à son fils exilé ce qui pèse le plus au banni. Polynice répond : ne plus avoir la parrhèsia. La mère conclut : c’est le sort de l’esclave, de ne pas dire ce qu’il pense.

Le mot grec, « tout dire », ne désigne pas le droit de bavarder mais le courage de dire vrai à qui peut vous le faire payer.

Diogène en donne la version solaire, quand il prie Alexandre de s’ôter de son soleil ; Socrate la version tragique, condamné en 399 avant notre ère par des juges qu’il avait refusé de flatter.

Michel Foucault, qui en fait l’objet de ses derniers enseignements jusqu’à sa mort en juin 1984, en dégage 5 traits : franchise, vérité, danger, critique, devoir.

Sans risque, pas de parrhèsia ; seulement de la communication. Il relève surtout, en lisant Isocrate, le constat qui devrait empêcher tout démocrate de dormir : là où chacun peut parler, le flatteur du peuple l’emporte sur celui qui lui déplaît.

La démocratie directe n’est donc pas l’amie naturelle du franc-parler ; elle doit l’instituer contre sa propre pente.

D’où l’interdiction des procédures-bâillons, la contrainte dialectique imposée aux médias et, dans le mouvement, le canal du doute, où le découragement est une information, non une faute.

Ce n’est pas un hasard si le fondateur du #PIC signe sur X « @parrhesiaste_fr » : le pseudonyme n’est pas un titre de gloire, c’est un engagement, une clause que chacun est fondé à lui opposer, preuve en main.

Le #PIC se veut un espace parrhésiastique par excellence : chacun y a le droit, et le devoir, de dire vrai aux Sept comme au fondateur, sans flatterie ni crainte. Un mouvement qui exige du pouvoir le courage d’entendre doit commencer par se l’imposer.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Milgram l’a prouvé : les gens obéissent, ils suivront n’importe qui », « Votre méta-candidature, c’est la candidature d’un homme », « Votre pluralisme obligatoire, c’est la presse sous tutelle », « Vous annexez les penseurs et taisez ceux qui vous contredisent ».

Pour aller plus loin

Le mot a mauvaise réputation chez son premier grand théoricien.

Dans le livre VIII de la République, Platon décrit la cité démocratique comme « pleine de liberté et de franc-parler », où chacun fait ce qui lui plaît (notre traduction) : la parrhèsia y est le symptôme d’un désordre, non une vertu.

Michel Foucault, dans les 6 conférences prononcées à Berkeley à l’automne 1983 et publiées plus tard sous le titre Discourse and Truth, part de cette ambivalence.

Il existe, dit-il, un sens péjoratif du mot, « pas très éloigné du bavardage », qui consiste à dire tout ce qu’on a en tête sans discernement (notre traduction) ; la littérature chrétienne l’opposera au silence comme discipline.

Et il existe le sens positif, qu’il résume d’une phrase : dans la parrhèsia, celui qui parle « choisit la franchise plutôt que la persuasion, la vérité plutôt que le mensonge ou le silence, le risque de mort plutôt que la vie et la sécurité, la critique plutôt que la flatterie » (notre traduction).

Le mot n’a donc jamais désigné la liberté d’expression au sens moderne. L’isègoria, l’égal droit de prendre la parole à l’Assemblée, était un statut ; la parrhèsia est un acte, qui engage celui qui le commet.

Foucault relève aussi, en lisant Les Bacchantes d’Euripide, une institution qui intéresse directement un mouvement politique : ce qu’il appelle le « contrat parrhésiastique ».

Le roi Penthée promet au messager qui lui apporte une mauvaise nouvelle qu’il ne sera pas puni. Le souverain, « celui qui a le pouvoir mais n’a pas la vérité », s’adresse à « celui qui a la vérité mais n’a pas le pouvoir » (notre traduction), et lui garantit l’impunité.

Tout est là : la franchise ne se décrète pas chez celui qui parle, elle se rend possible chez celui qui écoute. Le dissensus comme méthode et le canal du doute sont, dans le Protocole du #PIC, des contrats parrhésiastiques écrits.

Le second a d’ailleurs une histoire qu’il affiche lui-même : il remplace une clause de la charte d’origine qui interdisait le défaitisme, et sa ligne « Source » porte la mention « réécrit ».

Un mouvement qui publie qu’il a corrigé une règle permettant de sanctionner celui qui a raison trop tôt pratique ce qu’il enseigne.

L’objection la plus sérieuse vient de notre époque. Tout le monde, aujourd’hui, se réclame du franc-parler.

Le polémiste qui « dit tout haut ce que les autres pensent tout bas » se présente en persécuté devant un public qui l’applaudit, et le « on ne peut plus rien dire » est devenu un genre rentable.

Si le risque devient un argument de vente, la parrhèsia n’est plus qu’une posture, et les critères de Foucault, qui reposent sur la sincérité de celui qui parle, ne permettent pas de la démasquer.

L’objection est juste, et elle se tranche par le critère que Foucault pose lui-même : le danger. Il n’y a parrhèsia que lorsque celui qui parle s’adresse à plus puissant que lui, ou à son propre camp, et s’expose à perdre quelque chose.

Dire à son public ce qu’il veut entendre n’est pas du franc-parler ; c’est, très exactement, la flatterie qu’Isocrate reprochait aux orateurs de l’Assemblée. Le test de la parrhèsia, c’est le destinataire.

La France a fini par reconnaître cette figure sous un autre nom.

La loi du 9 décembre 2016, dite Sapin II, puis celle du 21 mars 2022, protègent le lanceur d’alerte, et le Défenseur des droits s’engage à le protéger « contre les représailles ».

C’est un progrès, et c’est aussi une canalisation : la parole vraie y devient un signalement, qui suit une procédure et vise un manquement précis.

Ailleurs, l’exemple le plus pur reste celui de Václav Havel, qui publie en 1978 Le Pouvoir des sans-pouvoir : son marchand de légumes, qui cesse un jour d’afficher dans sa vitrine le slogan officiel auquel il ne croit pas, ne dit rien de neuf, il cesse seulement de mentir, et c’est assez pour ébranler un régime qui vit de l’assentiment de chacun.

Havel passera près de 4 ans en prison. La parrhèsia ne demande pas toujours de dire ; elle demande parfois seulement de ne plus répéter.

La notion a sa limite, et le #PIC doit la connaître : aucune institution ne produit le courage. Elle peut seulement en abaisser le prix, en protégeant celui qui parle contre les procédures-bâillons ou contre la spirale du silence, qui fait taire chacun parce qu’il se croit seul de son avis.

La Constitution d’urgence tente aussi l’opération inverse : elle fait de la vérité une dette du pouvoir envers le peuple, en imposant à quiconque exerce ou brigue une fonction publique la « véracité des faits qu’il affirme », sous le contrôle d’un juge, jamais pour les opinions, ni pour les citoyens, les journalistes ou les lanceurs d’alerte (Titre V, article 1).

Reste à vérifier qu’un juge du fait ne deviendra pas, avec le temps, un arbitre du discours. Elle doit aussi veiller à ce que la franchise ne dégénère pas en délation : le Protocole proscrit le doute répété « sans destinataire et sans proposition », c’est-à-dire le parler vrai qui ne s’adresse à personne.

Quant à la signature de son fondateur, elle ne vaut que dans un sens.

Un parrhésiaste se juge moins à ce qu’il dit qu’à ce qu’il accepte d’entendre ; le mouvement mesurera la sienne au nombre de fois où l’on aura pu lui dire, preuve en main, qu’il se trompait, et où la correction aura figuré au journal des modifications.

C’est ainsi que l’agôn reste une joute et ne devient pas une cour.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Euripide, Les Phéniciennes, vers 390-392, trad. anglaise d’E. P. Coleridge, Perseus Digital Library : « Polyneices: One thing most of all; he cannot speak his mind. Jocasta: This is a slave’s lot you speak of, not to say what one thinks. » (Polynice : une chose avant tout : il ne peut dire ce qu’il pense. Jocaste : c’est le sort de l’esclave dont tu parles, ne pas dire ce que l’on pense ; notre traduction). consulter la source

Platon, République, livre VIII, 557b, trad. anglaise de Paul Shorey, Harvard University Press, 1969, Perseus Digital Library : « To begin with, are they not free? and is not the city chock-full of liberty and freedom of speech? and has not every man licence to do as he likes? » (et d’abord, ne sont-ils pas libres ? la cité n’est-elle pas pleine de liberté et de franc-parler ? chacun n’y a-t-il pas licence de faire ce qui lui plaît ? ; notre traduction). consulter la source

Isocrate, Sur la paix, 14, trad. anglaise de George Norlin, Harvard University Press, 1980, Perseus Digital Library : « although this is a free government, there exists no ‘freedom of speech’ except that which is enjoyed in this Assembly by the most reckless orators, who care nothing for your welfare, and in the theater by the comic poets. » (bien que ce gouvernement soit libre, il n’existe pas de franc-parler, sinon celui dont jouissent à l’Assemblée les orateurs les plus irresponsables, qui se soucient peu de votre bien, et au théâtre les poètes comiques ; notre traduction). consulter la source

Michel Foucault, Discourse and Truth: the Problematization of Parrhesia, six conférences données à l’université de Californie à Berkeley, octobre-novembre 1983 (transcription publiée sur foucault.info) : « In parrhesia, the speaker uses his freedom and chooses frankness instead of persuasion, truth instead of falsehood or silence, the risk of death instead of life and security, criticism instead of flattery, and moral duty instead of self-interest and moral apathy. » (dans la parrhèsia, celui qui parle use de sa liberté et choisit la franchise plutôt que la persuasion, la vérité plutôt que le mensonge ou le silence, le risque de mort plutôt que la vie et la sécurité, la critique plutôt que la flatterie, et le devoir moral plutôt que l’intérêt personnel et l’apathie morale ; notre traduction). consulter la source

Michel Foucault, même cycle, deuxième conférence, « Parrhesia in the Tragedies of Euripides » : « The sovereign, the ones who has power but lacks the truth, addresses himself to the one who has the truth but lacks power, and tells him: if you tell me the truth, no matter what this truth turns out to be, you won’t be punished » (le souverain, celui qui a le pouvoir mais n’a pas la vérité, s’adresse à celui qui a la vérité mais n’a pas le pouvoir, et lui dit : si tu me dis la vérité, quelle qu’elle soit, tu ne seras pas puni ; notre traduction). consulter la source

Défenseur des droits, « Orienter et protéger les lanceurs d’alerte » (loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 ; loi n° 2022-401 du 21 mars 2022) : « Nous protégeons le lanceur d’alerte contre les représailles en lien avec ce signalement. ». consulter la source

#PIC, Protocole, Titre V, article 6, « Du canal du doute » : « Le découragement est une information, non une faute. ». consulter la source

Version 2 du 25 septembre 2026 : ajout sur la cohérence entre la signature « @parrhesiaste_fr » et la doctrine du #PIC. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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