Lexique du Pouvoir · La novlangue

La novlangue Le mot a été inventé par un romancier, et il est devenu un instrument de diagnostic. En 1949, dans 1984, George Orwell dote l’Océania d’une langue officielle, le Newspeak, qu’Amélie Audiberti rend en 1950 par « novlangue ».

L’appendice du roman en livre la recette : la novlangue ne sert pas seulement à exprimer la vision du monde du Parti, elle doit « rendre impossible tout autre mode de pensée » ; elle est conçue « non pour étendre, mais pour restreindre le champ de la pensée ».

Le procédé tient en 2 gestes. Le premier est de retrancher : le mot « libre » survit, mais seulement dans « ce chien est libre de puces » ; la liberté politique, n’ayant plus de nom, cesse d’être pensable.

Le second est d’inverser : le camp de travail forcé s’appelle « camp de joie », le ministère de la Guerre « ministère de la Paix ». La fiction avait un modèle.

Le philologue Victor Klemperer, persécuté comme juif, a tenu à Dresde, sous le Troisième Reich, le carnet de la langue du régime, publié en 1947 sous le titre LTI, Lingua Tertii Imperii.

Il y montre l’adjectif « fanatique », blâme jusque-là, devenu éloge ; il y montre surtout que la langue agit sans qu’on y consente : « les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ».

Le procédé n’a pas pris sa retraite avec les totalitarismes.

En mars 2025, le New York Times recense, dans les documents des agences fédérales américaines, des centaines de mots à « limiter ou éviter » : « femmes », « handicap », « crise climatique », « pollution », « santé mentale », « victime »…

Rien de caché : tout est écrit, et c’est bien ce qui inquiète. Une réserve s’impose pourtant : on crie aujourd’hui à la novlangue dès qu’un mot déplaît, si bien que l’accusation est devenue la langue de bois de ceux qui dénoncent la langue de bois.

Orwell avait pris sa précaution : l’hérésie deviendrait impensable, écrivait-il, « du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots ».

Une langue ne se décrète pas tout à fait ; on peut toujours penser ce qu’on n’a pas encore su nommer. Mais une pensée sans mot ne circule pas, ne s’enseigne pas, ne se vote pas : elle reste une gêne, jamais une revendication.

Le #PIC en a fait le premier considérant de sa Constitution : « les mots ne sont jamais neutres », et « celui qui nomme un régime en fixe secrètement la destination ».

Au citoyen, un réflexe d’hygiène : quand un mot disparaît des discours officiels, demandez ce qu’il désignait ; quand un mot nouveau y apparaît, demandez ce qu’il remplace.

Pour aller plus loin

Dans le roman, c’est un linguiste qui livre le programme, à la cantine du ministère.

Syme, qui travaille à la onzième édition du dictionnaire de novlangue, l’expose à Winston Smith : « Ne voyez-vous pas que tout le but de la novlangue est de restreindre le champ de la pensée ? À la fin, nous rendrons le crime par la pensée littéralement impossible, parce qu’il n’y aura plus de mots pour l’exprimer » (1984, 1949, notre traduction).

Le projet est donc double : un vocabulaire qui rétrécit, et un pouvoir qui compte sur ce rétrécissement pour se dispenser d’interdire.

Orwell y mettait pourtant une ruse que la romancière Margaret Atwood a relevée en 2003 dans The Guardian : l’appendice sur la novlangue est rédigé « en anglais standard, à la troisième personne et au passé, ce qui ne peut signifier qu’une chose : le régime est tombé, et la langue et l’individualité ont survécu » (notre traduction).

Le texte qui décrit la langue totale est écrit dans la langue qu’elle devait abolir.

Le vingtième siècle a fourni la version administrative du procédé. Au procès de Jérusalem, en 1961, Adolf Eichmann s’excuse de sa maladresse d’expression : « Le langage de bureau [Amtssprache] est ma seule langue » (notre traduction).

Hannah Arendt, qui en rend compte dans le New Yorker en février 1963, y lit moins une faiblesse qu’un système : elle y décrit des « règles de langage » officiellement prescrites, dont la fonction n’était pas de cacher les crimes aux victimes, mais de les rendre dicibles, et donc exécutables, par ceux qui les commettaient.

C’est l’autre face de la novlangue, que l’entrée sur la banalité du mal prolonge : le mot neutre ne protège pas seulement le pouvoir contre le peuple, il protège l’exécutant contre sa conscience.

La controverse savante porte sur l’origine de la chose. Chez Orwell et Klemperer, la novlangue vient d’en haut : un ministère la conçoit, un parti l’impose.

En mai 2000, dans Le Monde diplomatique, Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant décrivent une novlangue sans ministère : patrons, hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes se sont mis « de concert à parler une étrange novlangue », celle de la « mondialisation », de la « flexibilité », de la « gouvernance », dont « sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité ».

L’objection est immédiate, et loyale : taxer de novlangue le vocabulaire d’un camp, c’est encore mener une guerre des mots, et chaque camp la mène contre l’autre.

Elle se tranche par le critère d’Orwell lui-même, qui n’est pas la couleur politique d’un mot, mais le retranchement : une langue devient novlangue quand elle rend une chose indicible, non quand elle en préfère une autre.

Bourdieu et Wacquant ne disent pas que « gouvernance » est un mensonge ; ils disent que « domination » a disparu. C’est vérifiable, et c’est discutable, ce qui est exactement le contraire de la novlangue.

Le droit français a posé, sur ce point, une borne que l’on cite trop peu.

Le 29 juillet 1994, saisi de la loi relative à l’emploi de la langue française, le Conseil constitutionnel admet que l’État impose une terminologie officielle à ses propres services, mais refuse qu’il l’impose, sous peine de sanctions, aux particuliers et aux médias : la liberté d’expression « implique le droit pour chacun de choisir les termes jugés par lui les mieux appropriés à l’expression de sa pensée ».

L’État peut parler sa langue ; il ne peut pas la prescrire aux citoyens.

La borne est précieuse, et elle a sa limite : elle protège contre le décret, non contre l’imprégnation, qui passe par l’usage, les écoles de communication et les services de presse. Ailleurs, le décret n’a pas pris de gants.

Depuis février 2022, la Russie désigne officiellement son invasion de l’Ukraine comme une « opération militaire spéciale », et ses lois du 4 mars 2022 punissent quiconque « discrédite » ses forces armées : l’inversion orwellienne, cette fois assortie d’une peine.

Le #PIC nomme beaucoup, et il le sait : la Démocratie française, le Conseil des Sept, l’Année Zéro. Il s’expose donc au soupçon qu’il adresse aux autres, et sa parade est une hypothèse plutôt qu’une certitude : un mot politique est légitime quand il porte en lui son propre critère de vérification.

C’est ce que dit le Préambule de sa Constitution du mot démocratie, dont le nom « porte en lui le critère qui confond l’usurpateur, puisque le pouvoir réellement remis au peuple se vérifie, se mesure et s’éprouve ».

Un mot qui se vérifie peut être démenti ; la novlangue, elle, est faite pour ne jamais l’être. Contre la pensée captive, le #PIC ne propose donc pas une langue pure, qui n’existe pas, mais des mots exposés à l’épreuve, et un peuple qui décide s’ils ont tenu parole.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

George Orwell, Nineteen Eighty-Four, Secker & Warburg, 1949, première partie, chapitre 5, et appendice « The Principles of Newspeak » (Project Gutenberg Australia) : « Don’t you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought? In the end we shall make thoughtcrime literally impossible, because there will be no words in which to express it. » (Ne voyez-vous pas que tout le but de la novlangue est de restreindre le champ de la pensée ? À la fin, nous rendrons le crime par la pensée littéralement impossible, parce qu’il n’y aura plus de mots pour l’exprimer ; notre traduction). consulter la source

Hannah Arendt, « Eichmann in Jerusalem — I », The New Yorker, 16 février 1963 : « he apologized by saying, “Officialese [Amtssprache] is my only language.” The real point here is that officialese became his language because he was genuinely incapable of uttering a single sentence that was not a cliché. » (il s’excusa en disant : « Le langage de bureau [Amtssprache] est ma seule langue. » Le vrai problème est que le langage de bureau était devenu sa langue parce qu’il était réellement incapable de prononcer une seule phrase qui ne fût pas un cliché ; notre traduction). consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 94-345 DC du 29 juillet 1994, loi relative à l’emploi de la langue française, considérant 6 : « cette liberté implique le droit pour chacun de choisir les termes jugés par lui les mieux appropriés à l’expression de sa pensée ; que la langue française évolue, comme toute langue vivante, en intégrant dans le vocabulaire usuel des termes de diverses sources ». consulter la source

Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, « La nouvelle vulgate planétaire », Le Monde diplomatique, mai 2000 : « La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. ». consulter la source

Margaret Atwood, « Orwell and me », The Guardian, 16 juin 2003 : « However, the essay on Newspeak is written in standard English, in the third person, and in the past tense, which can only mean that the regime has fallen, and that language and individuality have survived. » (Or l’essai sur la novlangue est écrit en anglais standard, à la troisième personne et au passé, ce qui ne peut signifier qu’une chose : le régime est tombé, et la langue et l’individualité ont survécu ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Préambule fondateur : « considérant que la démocratie, elle, dit qui décide ; que son nom n’est pas davantage à l’abri de l’usurpation, mais qu’il porte en lui le critère qui confond l’usurpateur, puisque le pouvoir réellement remis au peuple se vérifie, se mesure et s’éprouve ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification.

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