Lexique du Pouvoir · L’économie de l’attention

L’économie de l’attention En 1971, l’économiste Herbert Simon, futur prix Nobel, pose une loi aussi simple qu’implacable : l’information consomme l’attention de ceux qui la reçoivent, si bien qu’une richesse d’information crée une pauvreté d’attention. Il y voyait un problème d’organisation ; d’autres y ont vu un marché.

En juillet 2004, dans un ouvrage collectif de patrons, le PDG de TF1, Patrick Le Lay, livre le secret de la maison avec une franchise qui fera scandale : pour qu’un message publicitaire soit perçu, « il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible », et les émissions ont pour vocation de le divertir, de le détendre, « pour le préparer entre deux messages ».

Puis la phrase : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » 20 ans plus tard, la télévision fait figure d’artisan.

Les plateformes ne vendent plus un créneau entre 2 messages : elles mesurent chaque seconde, personnalisent chaque contenu, relancent chaque absence.

Le 6 février 2026, la Commission européenne conclut, à titre préliminaire, que la conception de TikTok enfreint le règlement européen sur les services numériques : défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandation hautement personnalisée ; en « récompensant » sans cesse l’utilisateur, ces dispositifs font basculer son cerveau en « mode pilote automatique ».

L’amende possible atteint 6 % du chiffre d’affaires mondial.

La France, elle, a préféré interdire l’enfant plutôt que la machine : la loi votée le 21 juillet 2026 fermait les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ; le Conseil constitutionnel l’a censurée le 14 août, pour atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et garanties insuffisantes sur la vérification de l’âge.

Réserve : l’attention n’a pas attendu les écrans pour être disputée, et nul chef d’orchestre ne commande votre distraction. C’est un modèle économique, sans complot.

C’est précisément ce qui le rend redoutable : il n’a besoin de personne pour vouloir votre temps, il lui suffit d’être rentable.

Le #PIC vise la machine plutôt que l’enfant : sa Constitution exige que le code des algorithmes qui décident de la visibilité des contenus soit rendu public, et criminalise leurs usages manipulatoires.

Au citoyen, un réflexe : avant d’ouvrir l’application, demandez-vous qui est le client. Si ce n’est pas vous, c’est votre cerveau qu’on vend.

Pour répondre à ceux qui vous l’objectent, voyez l’Autodéfense : « Les Français ne se parlent plus : délibérer ensemble est impossible », « Les gens sont sur leurs écrans : ils n’ont plus l’attention pour décider », « Les réseaux sociaux et les médias manipuleront les votes ».

Pour aller plus loin

Avant d’être un marché, l’attention fut une définition du sujet. En 1890, dans ses Principles of Psychology, William James écrit : « Mon expérience, c’est ce à quoi je consens à prêter attention » (notre traduction).

Tout est dans le verbe : l’attention y est un consentement, l’acte par lequel chacun compose son propre monde.

Quand Herbert Simon formule en 1969, devant la Brookings Institution, sa loi de la rareté attentionnelle (publiée en 1971), il en tire une conclusion d’organisateur : il faudra « répartir efficacement » cette attention devenue rare (notre traduction).

L’ironie de l’histoire est que l’informatique, dont ce pionnier de l’intelligence artificielle fut l’un des fondateurs, est devenue l’instrument de cette dilapidation.

En avril 1997, dans la revue First Monday, le physicien Michael Goldhaber tire la conséquence économique : sur le Réseau, « ce qui compte le plus est ce qui est désormais le plus rare, à savoir l’attention » (notre traduction), et cette économie aura ses riches, ses pauvres et ses classes, « les stars contre les fans ».

Le Lay, 7 ans plus tard, ne fera que traduire la théorie en tarif.

La meilleure objection vient d’un penseur qui ne défend pas les plateformes.

Dans Pour une écologie de l’attention (Seuil, 2014), Yves Citton prend « à contre-pied les lamentations courantes » : la surcharge attentionnelle est un vrai problème politique, « mais, non, l’avènement du numérique ne nous condamne pas à une dissipation abrutissante ».

Chaque média nouveau a eu sa panique morale, le roman au XVIIIe siècle, la radio, la télévision ; la déploration des écrans pourrait n’être que la dernière. Il faut accorder l’objection contre la jérémiade, et la refuser contre le modèle économique.

Le roman ne mesurait pas la seconde à laquelle vous l’aviez refermé ; il ne testait pas 2 versions de sa page suivante sur des millions de lecteurs pour garder celle qui retient le mieux.

La nouveauté n’est pas la distraction, elle est industrielle : la mesure continue, la personnalisation, la facturation.

Citton en tire d’ailleurs une conclusion que le #PIC partage : l’attention est une affaire collective, non une discipline individuelle qu’il suffirait de mieux « gérer ».

Les institutions ont commencé à le dire. Le 24 octobre 2023, 42 procureurs généraux d’États américains engagent des poursuites contre Meta, à qui ils reprochent d’avoir conçu ses modèles économiques pour maximiser le temps et l’attention des jeunes utilisateurs ; ce sont des allégations, que la justice n’a pas encore tranchées.

Le 6 février 2026, la Commission européenne ne se contente pas de constater l’infraction préliminaire de TikTok : elle estime que la plateforme « doit modifier la conception de base de son service », par exemple par « la désactivation progressive des fonctionnalités les plus addictives, comme le défilement infini ».

En France, la décision du Conseil constitutionnel du 14 août 2026 mérite d’être lue au-delà de la censure.

Le juge reproche à la loi une interdiction qui « n’est soumise à aucune condition tenant aux fonctionnalités ou aux contenus proposés, aux dangers auxquels ils exposent » : il désigne lui-même la cible que le législateur avait manquée.

Ailleurs, l’Australie a pris le chemin inverse, en fermant le 10 décembre 2025 les principaux réseaux sociaux aux moins de 16 ans.

La notion a ses angles morts. Parler d’« économie » de l’attention, c’est déjà concéder au marché le vocabulaire de la chose : l’attention y devient une ressource, donc un stock à exploiter, et l’on oublie qu’elle est aussi un lien, ce que l’on accorde à quelqu’un.

La notion ne dit rien non plus de l’efficacité réelle de la captation : un temps d’écran vendu n’est pas un esprit acheté, et une part de ce marché repose sur la foi des annonceurs dans des métriques que les plateformes fournissent elles-mêmes.

Mais l’incertitude sur le rendement n’est pas une excuse pour le procédé ; on ne juge pas le pickpocket au contenu du portefeuille.

Le #PIC en tire une position que ses adversaires retournent volontiers contre lui : si les citoyens sont captifs de leurs écrans, disent-ils, comment leur confier la décision ? L’Autodéfense y répond ; la Constitution d’urgence, elle, en change les termes.

Son Titre V, article premier range parmi les atteintes à l’intégrité psychique « l’exploitation délibérée des biais cognitifs à des fins de contrainte ou de captation » : le mot « captation » y fait entrer le modèle économique lui-même, et non ses seuls excès (voir L’exploitation des biais).

Reste à prouver, devant un juge, qu’un fil infini relève de la captation plutôt que du divertissement ; la frontière n’est pas tracée, et c’est une hypothèse que le mouvement assume.

L’essentiel est ailleurs : un peuple dont on protège l’attention n’a pas besoin qu’on lui retire la décision. James l’avait dit : notre expérience est ce à quoi nous consentons à prêter attention. La démocratie commence par rendre ce consentement possible.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

William James, The Principles of Psychology, vol. 1, Henry Holt, 1890, chapitre XI, « Attention », p. 402 : « My experience is what I agree to attend to. Only those items which I notice shape my mind—without selective interest, experience is an utter chaos. » (Mon expérience, c’est ce à quoi je consens à prêter attention. Seuls les éléments que je remarque façonnent mon esprit ; sans intérêt sélectif, l’expérience est un chaos complet ; notre traduction). consulter la source

Herbert A. Simon, « Designing Organizations for an Information-Rich World », conférence à la Brookings Institution (1969), publiée dans Martin Greenberger (dir.), Computers, Communications, and the Public Interest, Johns Hopkins Press, 1971 ; tapuscrit numérisé par la bibliothèque de Carnegie Mellon University, p. 6-7 : « What information consumes is rather obvious: it consumes the attention of its recipients. Hence a wealth of information creates a poverty of attention, and a need to allocate that attention efficiently » (Ce que consomme l’information est assez évident : elle consomme l’attention de ceux qui la reçoivent. Dès lors, une richesse d’information crée une pauvreté d’attention, et le besoin de répartir efficacement cette attention ; notre traduction). consulter la source

Michael H. Goldhaber, « The Attention Economy and the Net », First Monday, vol. 2, n° 4, avril 1997 : « What counts most is what is most scarce now, namely attention. » (Ce qui compte le plus est ce qui est désormais le plus rare, à savoir l’attention ; notre traduction). consulter la source

« Le Lay : « nous vendons du temps de cerveau » », Le Nouvel Observateur, 10 juillet 2004, citant Les Dirigeants face au changement, Éditions du Huitième Jour, 2004 : « Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». consulter la source

Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014 (présentation de l’éditeur) : « Oui, la sur-sollicitation de notre attention est un problème à mettre au cœur de nos analyses économiques, de nos réformes pédagogiques, de nos réflexions éthiques et de nos luttes politiques. Mais, non, l’avènement du numérique ne nous condamne pas à une dissipation abrutissante. ». consulter la source

Procureure générale de l’État de New York, communiqué du 24 octobre 2023 sur la plainte fédérale d’une coalition de procureurs généraux contre Meta : « The lawsuit alleges that Meta, which owns Facebook and Instagram, exploited young users for profit by designing its business models to maximize young users’ time and attention » (La plainte allègue que Meta, propriétaire de Facebook et d’Instagram, a exploité les jeunes utilisateurs à des fins lucratives en concevant ses modèles économiques pour maximiser leur temps et leur attention ; notre traduction). consulter la source

Commission européenne, communiqué IP/26/312, « La Commission estime à titre préliminaire que la conception addictive de TikTok ne respecte pas le règlement sur les services numériques », 6 février 2026 : « À ce stade, la Commission considère que TikTok doit modifier la conception de base de son service. Parmi les pistes retenues figurent la désactivation progressive des fonctionnalités les plus addictives, comme le défilement infini ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026, loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux, paragraphe 11 : « l’interdiction d’accéder à ces services n’est soumise à aucune condition tenant aux fonctionnalités ou aux contenus proposés, aux dangers auxquels ils exposent, et à l’insuffisance des protections dont ils sont assortis ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

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