Lexique du Pouvoir · Le soft power

Le soft power Le mot est d’un professeur de Harvard, Joseph Nye, qui le lance en 1990 dans Bound to Lead. Il y a 3 façons d’obtenir d’autrui ce que l’on veut : la menace, le paiement, ou la séduction. Les deux premières forment le hard power.

La troisième, le soft power, consiste à amener les autres à vouloir ce que vous voulez : on ne les contraint pas, on les coopte.

Une culture qui fait rêver, des valeurs qu’on envie, des universités où l’on veut étudier, des films que l’on regarde sans penser qu’ils viennent d’ailleurs. Rien de honteux jusque-là, et Nye le présente comme une force de la démocratie.

Mais il a lâché en 2012, à propos de la Chine, une phrase qu’il faut relire lentement : la meilleure propagande n’est pas de la propagande. L’influence qui marche est celle qui n’a pas l’air d’en être une. L’histoire en offre un cas d’école, et il se passe à Paris.

En juin 1950 naît à Berlin-Ouest le Congrès pour la liberté de la culture, établi à Paris, présent à son apogée dans 35 pays, éditeur de plus de 20 revues, dont Preuves en France dès octobre 1951 ; colloques, prix, concerts, les meilleurs esprits antitotalitaires d’Europe y écrivent.

En avril 1966, le New York Times révèle qu’il est financé par la CIA ; en 1967, un ancien responsable de l’agence le confirme publiquement, et en défend le principe.

Le site de la CIA le décrit aujourd’hui comme l’une de ses opérations clandestines de guerre froide les plus audacieuses et les plus efficaces. 16 ans durant, des intellectuels sincères, pour la plupart, ont servi une stratégie qu’ils ignoraient.

Réserve loyale : ils défendaient la liberté contre le stalinisme, et bien des Français de l’époque se seraient ralliés sans un dollar ; le soft power n’a pas créé leurs convictions, il les a amplifiées et orientées. C’est tout le procédé.

La France, du reste, n’est pas innocente : c’est sur le modèle de l’Alliance française que la Chine a bâti ses Instituts Confucius, dont un rapport du Sénat déposé le 29 septembre 2021 comptait 17 implantations en France, dans un monde universitaire « désormais plus à l’abri des tentatives d’influence venant d’États étrangers ».

Le législateur a fini par réagir : depuis la loi du 25 juillet 2024, inspirée de la loi américaine sur les agents étrangers, un répertoire tenu par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique recense ceux qui cherchent à peser sur la décision publique pour le compte d’une puissance étrangère.

C’est un début ; il ne voit que ce qui se déclare. Le soft power n’est pas un complot, c’est une politique étrangère ; il devient une affaire intérieure dès que son financement se cache.

La Constitution du #PIC tranche à cet endroit précis : toute association, fondation ou groupement qui cherche à influer sur la vie publique « rend publics l’origine et le montant de ses financements », et « nul financement occulte, national ou étranger, ne peut soutenir une entreprise d’influence sur le débat public ou sur la décision publique » (titre XVI, article 2).

Le réflexe, devant un colloque, une revue, une bourse d’études ou une fondation généreuse : chercher qui paie, et depuis quand.

Pour aller plus loin

La chose est plus vieille que le mot de 2 siècles et demi.

En 1741, dans ses Essais moraux et politiques, David Hume ouvre l’essai « Des premiers principes du gouvernement » sur une stupeur : rien n’étonne davantage le philosophe que « la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit » (notre traduction).

Sa réponse fonde toute la science politique de l’influence : la force étant toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n’ont pour eux que l’opinion, et « c’est donc sur l’opinion seule que le gouvernement est fondé » (notre traduction), jusque dans les régimes les plus militaires.

En 1939, dans The Twenty Years’ Crisis, l’historien britannique E. H. Carr cite le même passage et range le pouvoir international en « trois catégories » : militaire, économique, et le « pouvoir sur l’opinion » (notre traduction).

Joseph Nye n’a donc pas découvert en 1990 un continent ; il l’a baptisé, et concède lui-même en 2017 que les réalistes classiques comme Carr étaient moins aveugles que leurs successeurs.

Sa définition, stable depuis 30 ans : la capacité d’obtenir ce que l’on veut « par l’attraction plutôt que par la coercition ou le paiement » (notre traduction).

La meilleure objection vient de Nye lui-même, et elle est subtile.

Le soft power véritable, dit-il, ne se fabrique pas dans un ministère : l’essentiel de celui d’un pays « vient de sa société civile plutôt que de son gouvernement », et « la propagande n’est pas crédible, et donc n’attire pas » (notre traduction). Il racontait avoir répété ce conseil aux responsables chinois qui venaient le consulter.

Le danger ne serait donc pas le soft power, mais sa contrefaçon.

En décembre 2017, un rapport du National Endowment for Democracy, fondation privée instituée en 1983 par une loi du Congrès, en tire un concept : l’influence des régimes autoritaires n’est pas douce mais tranchante, un sharp power qui « perce, pénètre ou perfore » l’environnement politique et informationnel des pays visés (notre traduction).

La distinction est utile ; elle est aussi commode. Elle range l’influence des démocraties dans la séduction et celle des autocraties dans l’effraction, alors que le Congrès pour la liberté de la culture, rappelé dans l’entrée, montre une démocratie qui cachait sa main.

Le critère qui départage n’est pas la nature du régime émetteur, c’est la dissimulation du commanditaire.

Les cas français illustrent les deux versants.

Le rapport sénatorial déposé le 29 septembre 2021 décrit le mécanisme le plus prosaïque de l’influence : les 17 Instituts Confucius sont surtout implantés dans des villes moyennes, dans des universités aux budgets faibles, auxquelles ils sont donnés, selon l’expression du rapport, « tout frais en main » ; une fois installés, l’effet de cliquet joue.

Ce n’est pas l’idée qui séduit, c’est le budget qui manque.

Le versant tranchant se lit dans la synthèse publiée le 13 juin 2023 par VIGINUM, le service de l’État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques étrangères : la campagne baptisée RRN a usurpé l’identité de 355 noms de domaine de médias, dont ceux de 4 quotidiens français, puis, à la fin de mai 2023, celle du site du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.

Entre l’institut qui enseigne le chinois et le faux site du Monde, il y a toute la distance qui sépare l’influence de l’opération psychologique.

Les États-Unis avaient traité la question dès 1938, par une loi qui impose aux agents d’une puissance étrangère de rendre publics leurs activités, leurs recettes et leurs dépenses.

La notion a ses limites. Elle est née dans la tête d’un stratège américain pour servir la politique étrangère américaine : elle décrit l’influence du point de vue de celui qui l’exerce, jamais de celui qui la reçoit.

Elle ne mesure rien, ou mal, et les classements de soft power publiés chaque année relèvent davantage de la communication que de la science. Elle a enfin un revers dangereux : à force de voir partout la main de l’étranger, on finit par suspecter toute bourse, tout échange, toute amitié savante.

Un registre des agents d’influence devient, en de mauvaises mains, une liste de suspects. L’antidote n’est pas le soupçon généralisé, c’est la publicité : ce qui se déclare se discute, ce qui se cache se combat.

La Constitution d’urgence du #PIC tranche à cet endroit, et nulle part ailleurs : elle ne proscrit ni l’attraction ni la présence étrangère, elle proscrit le financement occulte de toute entreprise d’influence sur le débat public (Titre XVI, article 2).

Elle complète ce verrou par un autre, économique : les entreprises qui touchent aux intérêts fondamentaux de la Nation ne peuvent être cédées à une puissance étrangère, au-delà d’un seuil, sans que le peuple y ait consenti (Titre XIV, article 4).

Le même critère vaut pour l’État lui-même : aucune autorité publique ne peut dissimuler l’origine publique d’un contenu qu’elle diffuse pour influencer l’opinion, et « le public s’entend de toute personne, où qu’elle se trouve » (Titre XII, article 3).

La France s’interdit ainsi, au-dehors, la main cachée qu’elle reproche aux autres, hors conflit armé.

L’hypothèse que défend le #PIC est que Hume avait raison, et qu’un gouvernement fondé sur l’opinion n’est légitime que si l’opinion sait qui lui parle. C’est aussi la question que pose l’entrée consacrée aux think tanks.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

David Hume, « Of the First Principles of Government », Essays, Moral and Political, 1741 ; édition du Projet Gutenberg : « Nothing appears more surprising to those who consider human affairs with a philosophical eye, than the easiness with which the many are governed by the few » (Rien ne paraît plus surprenant, à qui considère les affaires humaines d’un œil philosophique, que la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit ; notre traduction) ; « It is, therefore, on opinion only that government is founded; and this maxim extends to the most despotic and most military governments, as well as to the most free and most popular. » (C’est donc sur l’opinion seule que le gouvernement est fondé ; et cette maxime s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militaires comme aux plus libres et aux plus populaires ; notre traduction). consulter la source

Foreign Agents Registration Act (FARA), loi fédérale des États-Unis de 1938 ; page du département de la Justice : « The Foreign Agents Registration Act (FARA) was enacted in 1938. FARA requires certain agents of foreign principals who are engaged in political activities or other activities specified under the statute to make periodic public disclosure of their relationship with the foreign principal, as well as activities, receipts and disbursements in support of those activities. » (La loi FARA a été adoptée en 1938. Elle impose à certains agents de mandants étrangers qui exercent des activités politiques ou d’autres activités définies par la loi de rendre publics périodiquement leur relation avec ce mandant, ainsi que leurs activités, recettes et dépenses liées à ces activités ; notre traduction). consulter la source

E. H. Carr, The Twenty Years’ Crisis, 1919-1939: An Introduction to the Study of International Relations, Macmillan, 1939 (réimpression de 1940), chapitre 8, « Power in International Politics » ; exemplaire numérisé par Internet Archive : « Political power in the international sphere may be divided, for purposes of discussion, into three categories: (a) military power, (b) economic power, (c) power over opinion. » (Le pouvoir politique dans la sphère internationale peut être divisé, pour les besoins de l’analyse, en trois catégories : a) le pouvoir militaire, b) le pouvoir économique, c) le pouvoir sur l’opinion ; notre traduction). consulter la source

Joseph S. Nye, « Soft power: the origins and political progress of a concept », Palgrave Communications, vol. 3, Springer Nature, 21 février 2017 : « Soft power is the ability to obtain preferred outcomes by attraction rather than coercion or payment. » (Le soft power est la capacité d’obtenir les résultats souhaités par l’attraction plutôt que par la coercition ou le paiement ; notre traduction) ; « most of a country’s soft power comes from its civil society rather than from its government. Propaganda is not credible and thus does not attract. » (l’essentiel du soft power d’un pays vient de sa société civile plutôt que de son gouvernement. La propagande n’est pas crédible, et donc n’attire pas ; notre traduction). consulter la source

Christopher Walker et Jessica Ludwig, « From “Soft Power” to “Sharp Power”: Rising Authoritarian Influence in the Democratic World », dans Sharp Power: Rising Authoritarian Influence, National Endowment for Democracy, décembre 2017 : « What we have to date understood as authoritarian “soft power” is better categorized as “sharp power” that pierces, penetrates, or perforates the political and information environments in the targeted countries. » (Ce que nous avons jusqu’ici compris comme le « soft power » autoritaire se range mieux sous le nom de « sharp power », qui perce, pénètre ou perfore les environnements politiques et informationnels des pays visés ; notre traduction). consulter la source

Sénat, rapport d’information n° 873 (2020-2021), Mieux protéger notre patrimoine scientifique et nos libertés académiques, 29 septembre 2021 : « Or les Instituts Confucius sont donnés “tout frais en main” aux établissements, et ils sont pour cette raison particulièrement intéressants d’un point de vue financier. ». consulter la source

SGDSN, VIGINUM, « RRN : une campagne numérique de manipulation de l’information complexe et persistante », synthèse, 13 juin 2023 : « Alors que 355 noms de domaine usurpant l’identité de médias ont été détectés par VIGINUM, quatre ciblent plus spécifiquement le public francophone et reprennent l’identité graphique de quotidiens français, à savoir 20 Minutes, Le Monde, Le Parisien et Le Figaro. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant lumineux, dans l’Abécédaire : La souveraineté populaire contre la souveraineté nationale · Le patrimoine civilisationnel

La riposte, dans l’Autodéfense : « Qui vous finance ? »

La parade : Constitution, titre XVI, article 2

Du même tonneau, dans le Lexique : La propagande · La fabrique du consentement · Les think tanks · Les réseaux d’élite transnationaux · La guerre cognitive · Les opérations psychologiques · L’influence

L’antidote, ce que le #PIC y oppose : notre stratégie pour rendre le pouvoir aux citoyens

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