La convergence des verticalités Le pouvoir a une méthode éprouvée pour neutraliser ceux qui veulent s’unir contre lui : leur proposer la fusion.
Un programme commun, arrondi aux angles, où chacun abandonne ce qui le fait tenir debout ; puis un consensus mou, puis le sentiment d’avoir été trahi, puis la dispersion.
Le #PIC forge une notion pour en sortir, et la livre comme une hypothèse de méthode : la convergence des verticalités.
Chacun reste planté dans ses convictions, droit comme une verticale ; toutes ces verticales convergent vers un point unique, qui n’est pas une doctrine mais une procédure : la reprise du pouvoir constituant par les citoyens.
Une fois la cage ouverte, chacun reprend sa trajectoire. L’idée a des précédents.
En 1903, dans La Démocratie et l’organisation des partis politiques, Moisei Ostrogorski, qui avait disséqué les machines partisanes anglaises et américaines, réclamait l’abolition des partis permanents au profit d’associations temporaires, formées pour un seul objet et dissoutes une fois l’objet atteint.
En 1993, John Rawls décrit le « consensus par recoupement » : des doctrines inconciliables peuvent s’accorder sur des principes politiques communs, chacune pour ses propres raisons.
Et la France en a connu une incarnation : le 27 mai 1943, au 48 rue du Four, à Paris, Jean Moulin réunit autour d’une même table les mouvements de résistance, 2 syndicats et 6 partis, des communistes à la très catholique Fédération républicaine. Ils ne s’aimaient pas ; ils voulaient la même chose.
Précisons la limite, puisqu’on nous la jettera au visage : le Conseil national de la Résistance a fini par rédiger un programme, et Ostrogorski a été jugé irréaliste par nombre de ses commentateurs.
Le #PIC en retient la leçon et laisse l’illusion. Son Protocole l’écrit en toutes lettres : ses membres ne se rassemblent pas malgré leurs divergences, mais à cause d’elles ; leur unité porte sur la manière de décider, non sur ce qu’il faut décider ; et le mouvement ne présente pas de programme, il s’engage sur une procédure et sur une date de sortie.
Pour aller plus loin
Ostrogorski ne s’est pas contenté de réclamer des partis temporaires ; il leur a donné un principe.
Au terme du second volume de Democracy and the Organization of Political Parties (1902), il oppose 2 méthodes d’action politique, l’une incarnée par le « parti », l’autre par la « ligue », et fonde la seconde sur ce qu’il tient pour la loi même de l’âge démocratique : « the principle of union instead of unity », le principe de l’union au lieu de l’unité (notre traduction).
L’ancienne société une et indivisible est morte, écrit-il, et vouloir en restaurer l’unité, dans la religion, dans la société ou dans l’État, c’est poursuivre une chimère. Ses modèles étaient américains : ligues pour la monnaie saine ou contre l’impérialisme, formées pour une question, regroupant des hommes que tout le reste séparait.
85 ans plus tard, Rawls décrira le même mécanisme dans le vocabulaire de la philosophie morale ; le « consensus par recoupement » est un accord sur un noyau de règles communes, que chacun endosse pour ses propres raisons.
La convergence des verticalités est une application de ce principe à un objet unique : la manière de décider.
La meilleure objection est venue presque aussitôt, et d’un homme qui connaissait les partis de l’intérieur.
En 1911, Robert Michels publie sa sociologie du parti social-démocrate allemand, traduite en français en 1914 sous le titre Les Partis politiques, et en tire une loi : « Qui dit organisation, dit tendance à l’oligarchie. »
Toute coalition, même formée pour un seul objet, se dote d’un appareil ; l’appareil se découvre des intérêts propres ; la ligue temporaire devient un parti comme les autres, et la loi d’airain reprend ses droits.
L’objection est sérieuse, et le #PIC ne la réfute pas : il la prend au mot. Puisque l’organisation tend à durer, il faut lui fixer une date de mort.
Le Protocole prévoit qu’il « s’éteint de lui-même » une fois les institutions voulues par le peuple installées (Titre IX, article 4), et ajoute la phrase qui répond à Michels mieux qu’un traité : « Nous ne construisons pas une organisation durable : nous construisons une organisation suffisante. »
Reste à tenir cette promesse, ce que seule l’épreuve dira.
L’histoire fournit 2 cas qui encadrent la notion. Le premier est français, et l’entrée l’a esquissé.
Le Conseil national de la Résistance réunit en mai 1943 des hommes qui ne s’aimaient pas ; mais le 15 mars 1944, ses membres, « délibérant en assemblée pleinière », décident « de s’unir sur le programme suivant ».
La convergence s’est alors muée en contenu, et l’on sait ce qu’il advint du contenu : il fut appliqué en partie, puis disputé, puis démantelé, par ceux-là mêmes qui n’en avaient accepté que la lettre. Le second vient du Chili.
En février 1988, une douzaine d’organisations, des démocrates-chrétiens aux socialistes, s’unissent pour une seule échéance : faire voter « non » au plébiscite du 5 octobre qui devait prolonger le général Pinochet. Le non l’emporte avec près de 56 % des voix.
La convergence procédurale avait gagné ; mais la coalition, au lieu de se dissoudre, gouverna 20 ans sous la constitution de 1980 qu’elle avait combattue, et c’est contre elle aussi que la rue se souleva en 2019.
La leçon est double et désagréable. Une convergence qui se donne un programme cesse d’être une convergence ; une convergence qui survit à son objet devient un parti.
D’où la nature des alliances que le Protocole autorise : elles portent sur « un objet précis, public et limité dans le temps », et ne valent « ni fusion, ni absorption, ni subordination ».
La notion a une autre limite, que ses adversaires relèvent à bon droit : elle suppose que chacun accepte de suspendre, le temps de la procédure, ce qu’il tient pour l’essentiel. Rien ne garantit qu’un souverainiste et un écologiste y consentent au moment décisif.
C’est pourquoi le #PIC ne demande à personne d’abjurer ; il demande de reconnaître qu’aucune verticale ne l’emportera seule dans le système actuel, ce qui est un constat, non un sacrifice.
Ce que la notion change pour le mouvement tient à sa définition du désaccord. Le Protocole ne recherche pas le consensus, « qui est un affaissement, mais le pluralisme, qui est un travail » (Titre I, article 5).
C’est la position de la démocratie agonistique, retournée en méthode d’organisation : le conflit n’est pas l’obstacle à l’alliance, il en est la matière.
Si l’hypothèse tient, le #PIC aura montré qu’on peut s’unir sans se ressembler ; si elle échoue, il aura au moins appris à la gauche et à la droite qu’elles partageaient une cage.
Références utiles
Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.
Moisei Ostrogorski, Democracy and the Organization of Political Parties, vol. II, The United States, Macmillan, 1902, sixième partie, conclusion, p. 671-672 : « the method is founded on the vital principle of the order of things sprung from the democratic revolution, on the principle of union instead of unity » (la méthode repose sur le principe vital de l’ordre des choses issu de la révolution démocratique, sur le principe de l’union au lieu de l’unité ; notre traduction). consulter la source
Robert Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, trad. S. Jankélévitch, Flammarion, 1914 : « Qui dit organisation, dit tendance à l’oligarchie. ». consulter la source
Conseil national de la Résistance, Programme du Conseil national de la Résistance, 15 mars 1944 : « Aussi les représentants des organisations de Résistance, des centrales syndicales et des partis ou tendances politiques groupés au sein du C. N. R., délibérant en assemblée pleinière le 15 mars 1944, ont-ils décidé de s’unir sur le programme suivant ». consulter la source
Leif Wenar, « John Rawls », Stanford Encyclopedia of Philosophy, section 3.5, « Stability: An Overlapping Consensus » : « In an overlapping consensus, citizens all endorse a core set of laws for different reasons. » (dans un consensus par recoupement, tous les citoyens endossent un noyau commun de lois, pour des raisons différentes ; notre traduction). consulter la source
#PIC, Protocole, Titre IX, article 4 : « Un mouvement qui se donnerait des règles destinées à lui survivre aurait déjà trahi son objet. Nous ne construisons pas une organisation durable : nous construisons une organisation suffisante. ». consulter la source
Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.
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