Abécédaire · La nation selon Renan

La nation selon Renan Le 11 mars 1882, à la Sorbonne, 11 ans après l’annexion de l’Alsace et de la Moselle, Ernest Renan demande : qu’est-ce qu’une nation ? Ni la race : toutes sont mêlées ; ni la langue : la Suisse en parle plusieurs.

« Une nation est une âme, un principe spirituel », faite de 2 choses : la possession en commun d’un riche legs de souvenirs, et le consentement actuel, le désir de vivre ensemble. D’où la formule : l’existence d’une nation est « un plébiscite de tous les jours ».

« Pardonnez-moi cette métaphore », ajoute-t-il : le mot sent encore le bonapartisme, et Renan en retourne le sens, non plus un peuple qui acclame un homme, mais un peuple qui se choisit.

Vient ensuite une phrase qu’on cite moins : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la formation d’une nation. » Et encore : « tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy ».

Ni race ni contrat, la nation de Renan est une mémoire choisie, tenue par une volonté, et qui se sait mortelle : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel ».

Le #PIC en tire une hypothèse : si la nation est un plébiscite quotidien, la souveraineté populaire en est la forme logique, et la métaphore appelle le référendum réel. Sa Constitution soumet au peuple lui-même le droit de la nationalité : aux vivants de dire qui entre dans le « nous ».

Une nation qui ne vote plus sur elle-même ne se veut plus : elle se souvient.

Pour aller plus loin

Renan ne parle pas dans le vide ; il répond à une guerre.

Depuis les Discours à la nation allemande de Fichte (1807-1808), une tradition fonde la nation sur la langue, et en 1870 un grand savant allemand, l’historien Theodor Mommsen, en tire la conclusion attendue : l’Alsace parle allemand, elle est donc allemande.

La réponse la plus nette ne vient pas de Renan, mais d’un historien de l’Antiquité, Fustel de Coulanges, dans une lettre ouverte publiée la même année : « Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. »

Et plus loin, cette phrase qui vaut définition : « La patrie, c’est ce qu’on aime. » Renan, en 1882, systématise.

Mais il ajoute une conséquence pratique que l’on cite rarement : « Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. »

Le plébiscite quotidien n’est pas seulement une métaphore ; il débouche sur une règle, et cette règle est un vote.

La meilleure objection vient de Renan lui-même. 11 ans plus tôt, dans La Réforme intellectuelle et morale (1871), le même homme écrivait : « La nature a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise », puis attribuait aux Noirs le travail de la terre et à « la race européenne » le rôle de « maîtres et de soldats ».

Aimé Césaire a cité ces lignes en 1950, dans son Discours sur le colonialisme, avant de demander : « Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan. »

L’objection se double d’une seconde, plus savante : l’opposition, popularisée par Hans Kohn en 1944, entre une nation « civique » à la française et une nation « ethnique » à l’allemande est trop propre.

La conférence de 1882 elle-même exalte « le culte des ancêtres », et l’Algérie française comptait alors des sujets qui n’étaient pas citoyens. Faut-il jeter la définition avec son auteur ? Non.

Le texte de 1882 contredit le pamphlet de 1871, et il le contredit par ses propres critères : « on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens ».

Une idée juste ne devient pas fausse parce que son auteur ne s’y est pas toujours tenu ; elle devient seulement exigeante.

La France a une fois tenté d’inscrire le plébiscite de Renan dans le code.

La loi du 22 juillet 1993 subordonne l’acquisition de la nationalité par les jeunes nés en France de parents étrangers à une « manifestation de volonté » ; le Conseil constitutionnel juge, le 20 juillet 1993, qu’« il était loisible au législateur de l’édicter ».

La loi du 16 mars 1998 rétablit l’acquisition automatique à la majorité. Les deux camps pouvaient se réclamer de Renan : les uns du consentement, les autres de l’héritage partagé qu’on ne fait pas signer à celui qui l’a reçu.

La Suisse, elle, a pris la métaphore au pied de la lettre, et en a mesuré le prix.

À Emmen, le 12 septembre 1999, l’assemblée communale se prononce à bulletin secret sur 23 demandes de naturalisation ; elle en rejette 15, toutes celles de personnes originaires d’Europe du Sud-Est, et accepte les candidats d’origine italienne.

Le Tribunal fédéral juge la décision arbitraire. Et le 1er juin 2008, le peuple suisse lui-même rejette, à près de 64 %, l’initiative qui voulait rendre ces votes souverains et sans recours.

La leçon d’Emmen est précieuse pour le #PIC, parce qu’elle distingue 2 choses que la formule « aux vivants de dire qui entre dans le nous » pourrait confondre. Le peuple peut fixer la règle ; il ne doit pas voter sur une personne.

La Constitution d’urgence s’en tient, à la lettre, à la première : les « conditions d’acquisition, d’attribution et de perte de la nationalité » sont fixées par la loi et « peuvent être soumises à référendum » (Titre X, article 3).

Elle ajoute 2 verrous qui sont du Renan pur : nul ne peut se prévaloir du patrimoine national « pour exclure un citoyen de la communauté nationale » (Titre I, article 3), et chacun, « en devenant citoyen, en devient l’héritier » (Titre IX, article premier).

Le legs et le consentement, les deux moitiés de l’âme nationale selon la Sorbonne de 1882, sont ainsi tenus ensemble.

Reste à savoir si un peuple consulté sur la règle saura ne pas penser aux visages ; c’est une hypothèse, que les objections sur l’immigration mettent à l’épreuve.

Un dernier mot, pris au texte même de la conférence. Renan fait de l’oubli, « et je dirai même l’erreur historique », un facteur essentiel de la « formation » d’une nation, et le mot porte une thèse.

Une formation n’est pas un acte daté : c’est un processus, qui suppose une durée, des matériaux hérités et un travail qui peut se défaire.

Une nation se forme, s’use et se reforme, et Renan le savait : « les nations ne sont pas quelque chose d’éternel ». Le plébiscite de tous les jours est aussi le droit de changer d’avis.

Références utiles

Les ouvrages, les études et les documents sur lesquels reposent cette entrée et sa démonstration, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et aller lire par vous-même.

Fustel de Coulanges, L’Alsace est-elle allemande ou française ? Réponse à M. Mommsen, E. Dentu, 1870 (Wikisource) : « Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances. Voilà ce qui fait la patrie. […] La patrie, c’est ce qu’on aime. ». consulter la source

Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, Michel Lévy frères, 1871 (Project Gutenberg) : « La nature a fait une race d’ouvriers ; c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur » ; « une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. ». consulter la source

Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence faite en Sorbonne le 11 mars 1882, Calmann Lévy, 1882 (Wikisource) : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la formation d’une nation » ; « Si des doutes s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d’avoir un avis dans la question. ». consulter la source

Conseil constitutionnel, décision n° 93-321 DC du 20 juillet 1993, Loi réformant le code de la nationalité, considérant 8 : « la loi déférée dispose que l’acquisition de la nationalité française doit faire l’objet d’une manifestation de volonté de la part de l’intéressé ; que s’agissant d’une telle condition mise à l’acquisition de la nationalité française par l’effet de la naissance sur le territoire français, il était loisible au législateur de l’édicter sans porter atteinte à un principe de valeur constitutionnelle ». consulter la source

Silas Schweizer, « Volk will über Einbürgerungen nicht mehr rein politisch entscheiden », Swissvotes (Année politique suisse, Université de Berne), 2019, notice de la votation du 1er juin 2008 (initiative « Pour des naturalisations démocratiques », rejetée à 63,75 %) : « An der Gemeindeversammlung vom 12.9.1999 in Emmen LU entscheiden die Stimmbürgerinnen und -bürger in geheimer Abstimmung über 23 Einbürgerungsgesuche. 15 davon lehnen sie ab. » (lors de l’assemblée communale du 12 septembre 1999 à Emmen, dans le canton de Lucerne, les citoyens se prononcent au scrutin secret sur vingt-trois demandes de naturalisation ; ils en rejettent quinze ; notre traduction). consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre X, article 3 : « Les conditions d’acquisition, d’attribution et de perte de la nationalité française sont déterminées par la loi, sous le contrôle du peuple souverain, et peuvent être soumises à référendum. ». consulter la source

Version 1 du 25 septembre 2026 : première publication. Le 25 septembre 2026 : ajout de la démonstration « Pour aller plus loin » et des « Références utiles ». Les versions antérieures de cette entrée seront accessibles ici dès la première modification. Correction du 26 septembre 2026 : citation de Renan rétablie (« formation », non « création »). Le 26 septembre 2026 : démonstration et références révisées et contre-vérifiées.

Le versant sombre, dans le Lexique du Pouvoir : Les globalistes

La riposte, dans l’Autodéfense : « Le référendum, c’est le plébiscite »

Ce que nous instituons : Constitution, titre X, art. 3 : le droit de la nationalité · Constitution, titre I, art. 6 : le référendum d’initiative citoyenne en toutes matières

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