« La démocratie porte des séducteurs au pouvoir, puis se jette dans les bras d’un dictateur »

On vous dit :

« D’une façon ou d’une autre, on revient toujours au vice inhérent à la démocratie, qui porte immanquablement à sa tête des séducteurs, pour mieux se jeter dans les bras d’un dictateur en cas de gros soucis. C’est vrai depuis l’Antiquité, et l’élargissement continu du nombre de citoyens appelés à voter a amplifié le souci dans des proportions infernales. Mais le jour où vous réfléchirez à la bonne manière de désigner ses tyrans, je vous rejoindrai avec plaisir. »

Voici ce que vous pouvez répondre

Vous décrivez le vice de l’élection d’un chef, plus que celui de la démocratie : on y porte au pouvoir celui qui séduit le mieux. C’est pourquoi Athènes tirait la plupart de ses magistrats au sort, et pourquoi le #PIC ne remet le pouvoir à aucun chef.

L’histoire, d’ailleurs, ne dit pas ce que vous dites : de l’intérieur, la démocratie athénienne n’est tombée que sous 2 coups d’État d’oligarques, et Hitler a été nommé par un président, pas élu par le peuple.

Quant à la bonne manière de désigner ses tyrans, nous l’avons cherchée : n’en désigner jamais un seul. 7 vice-présidents sans hiérarchie, révocables, contrôlés par 77 citoyens, et un peuple qui tranche 4 fois par an. Vous voilà invité.

Sources : Platon, La République, livre VIII · Fondation du monde hellénique · Karl Popper · Bernard Manin · #PIC, Constitution d’urgence. Le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

Un argument de 24 siècles

Au livre VIII de La République, Platon décrit la pente : la démocratie, ivre de liberté, se donne un « protecteur du peuple » qui, ayant goûté au sang, devient loup, c’est-à-dire tyran. L’image a traversé les siècles, et elle n’est pas fausse : des démagogues ont pris le pouvoir en flattant les foules. Le danger existe ; notre riposte sur les référendums des dictateurs en dresse l’inventaire, sans rien en cacher.

Mais Platon ne plaidait pas pour une meilleure démocratie : il plaidait pour le gouvernement des philosophes, c’est-à-dire de quelques-uns, choisis pour leur supériorité. C’est le fil qui relie les 3 objections de notre interlocuteur, et nous le comprenons : si le peuple ne sait ni ordonner ses priorités ni reconnaître les meilleurs, il ne reste qu’à confier le pouvoir à ceux qui savent. Toute la question est de savoir qui les désigne.

Ce que dit l’histoire

Athènes a vécu en démocratie pendant près de 2 siècles, de Clisthène à la conquête macédonienne, en tirant au sort la plupart de ses magistrats et son Conseil. De l’intérieur, elle n’est tombée que 2 fois, et chaque fois sous un coup d’État d’oligarques : les Quatre-Cents en 411 avant notre ère, puis les Trente en 404 : imposés sous la pression du Spartiate Lysandre, ils firent exécuter des chefs démocrates. Le peuple rétablit la démocratie dès 403. Les tyrans, à Athènes, sont venus du petit nombre, pas du grand.

Le XXe siècle ne dit pas autre chose. Hitler n’a pas été élu : il a été nommé chancelier par le président Hindenburg, et ce sont des parlementaires qui lui ont remis les pleins pouvoirs, comme à Pétain en 1940 (« Le peuple a porté Hitler et Pétain au pouvoir ») ; Mussolini a été nommé par un roi. Les bras du dictateur, ce sont le plus souvent des élites qui les ont ouverts, au nom de l’ordre. Et la Suisse, qui pratique la démocratie directe depuis plus d’un siècle, n’a jamais connu de dictateur.

L’élection d’un chef récompense la séduction

Là, votre interlocuteur touche juste, et nous le suivons : quand on élit un homme, on élit souvent le meilleur séducteur. La science politique le sait depuis Montesquieu, pour qui « le suffrage par choix » est de la nature de l’aristocratie ; la psychologie le mesure, puisqu’un visage jugé compétent sur photo suffit à prédire une bonne part des élections (« Chacun sait reconnaître qui le surpasse : laissez-nous élire les meilleurs »). Le séducteur n’est pas un accident de la démocratie : c’est le produit de la course à l’investiture d’un seul.

D’où nos choix. « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir » (Titre I, article 5) : on vote d’abord sur les idées. L’exécutif est un collège de 7, « Aucune hiérarchie n’existe entre eux » (Titre II, article premier) : il n’y a pas de tête à séduire, ni de trône à conquérir. Et ce que la démocratie a de plus fragile, le moment des « gros soucis », est borné : l’état de crise ne peut suspendre ni la Constitution ni le droit de référendum (Titre II, article 11), et pendant ce temps nul ne peut proposer de révision, sauf l’Agora citoyenne (Titre XVIII, article premier).

La bonne manière de désigner ses tyrans

Notre interlocuteur conclut avec esprit, et sa phrase mérite une vraie réponse. Le philosophe Karl Popper l’a formulée en 1945, dans La Société ouverte et ses ennemis : il faut cesser de se demander « qui doit gouverner ? », et se demander plutôt « How can we so organize political institutions that bad or incompetent rulers can be prevented from doing too much damage? » (comment organiser les institutions pour que des dirigeants mauvais ou incompétents ne puissent pas faire trop de dégâts ?).

C’est notre réponse, point par point. Ne jamais désigner un seul « tyran » : 7, sans hiérarchie, qui décident à 4 voix. Les rendre révocables : par le peuple, sur l’initiative de l’Agora ou du Collège des 77 (Titre II, article 6). Leur interdire de changer seuls les règles : toute révision passe par le référendum. Les priver du dernier mot : le peuple tranche 4 fois par an. Nous ne cherchons pas des tyrans meilleurs ; nous cherchons des institutions où même un mauvais dirigeant ne peut pas devenir un tyran.

Et l’élargissement du suffrage ?

Reste son regret le plus franc : le nombre croissant des électeurs aurait amplifié le mal. C’est la thèse des partisans d’une épistocratie, le pouvoir aux plus savants, et elle a aujourd’hui ses défenseurs sérieux. Mais elle bute sur la question de notre deuxième riposte : qui désigne les savants ? Et elle ignore ce que mesurent les travaux sur l’intelligence des groupes, que notre Abécédaire présente dans La sagesse des foules et Le facteur c, ou le QI des groupes : bien organisée, la diversité d’un grand nombre bat souvent la compétence d’un petit. Le problème n’est pas que trop de gens votent ; c’est qu’ils votent trop rarement, et presque toujours sur des personnes.

Les relances probables

« Platon avait raison : regardez où nous en sommes. »

Nous en sommes à une oligarchie élective qui se dit démocratie, et c’est elle que nous voulons changer. Voyez, dans le Lexique du Pouvoir, La démocratie (le mot-alibi du Pouvoir).

« À la première crise, le peuple réclamera un homme fort. »

Raison de plus pour qu’il n’y ait pas de trône à prendre. Voyez « La France a besoin d’un chef, pas d’un collège de sept » et « En cas de crise, à sept, vous déciderez trop tard ».

« Votre Conseil des Sept, ce sont 7 séducteurs au lieu d’un. »

7 personnes qui doivent s’accorder à 4, sans chef, révocables, et sans le dernier mot : c’est la séduction rendue inutile. Voyez « Sans chef, personne ne sera responsable ».

« Il faudrait réserver le vote aux gens compétents. »

Qui les désignerait ? Les compétents eux-mêmes ? C’est la définition d’une caste. Voyez « Chacun sait reconnaître qui le surpasse : laissez-nous élire les meilleurs » et « Les gens sont trop bêtes : 50 abrutis l’emporteront toujours sur 10 esprits éclairés ».

Les pièges à éviter

  • Ne prenez pas sa phrase finale pour une provocation : c’est une invitation ; acceptez-la.
  • Ne niez pas le danger des démagogues : il est réel ; montrez les verrous.
  • Ne dites pas qu’Athènes n’a jamais connu de tyran : elle en a connu, mais venus du petit nombre.
  • Ne réduisez pas Platon à un ennemi de la démocratie sans le lire : il a posé la question que nous traitons.
  • Ne promettez pas qu’aucun séducteur ne sera jamais élu : promettez qu’il ne pourra rien seul.

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

Platon, La République, livre VIII (562a-566d) : la tyrannie naît de l’excès de liberté démocratique ; le « protecteur du peuple » qui, ayant goûté au sang, devient loup (extrait en anglais sur l’Online Library of Liberty : « or from being a man become a wolf, that is, a tyrant? »). consulter la source

Foundation of the Hellenic World, « Oligarchies », chronologie de l’Athènes classique : en 411, les Quatre-Cents prennent le pouvoir ; en 404, après la défaite, l’Assemblée nomme les Trente sous la pression de Lysandre, qui procèdent à des exécutions de chefs démocrates ; la démocratie est pleinement rétablie en 403. consulter la source

La Boulè d’Athènes : conseil de 500 citoyens tirés au sort, 50 par tribu, instauré par Clisthène. consulter la source

Karl Popper, The Open Society and Its Enemies, 1945, volume 1, chapitre 7 : « How can we so organize political institutions that bad or incompetent rulers can be prevented from doing too much damage? ».

Montesquieu, De l’esprit des lois, 1748, livre II, chapitre 2 : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie. ».

#PIC, Constitution d’urgence, Titre I, article 5 : « Le prestige attaché à une personnalité ne saurait fonder à lui seul une délégation de pouvoir. ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre II, article premier : « Le pouvoir exécutif est exercé collégialement par un Conseil de sept membres » ; « Aucune hiérarchie n’existe entre eux. » ; ils « sont révocables ». consulter la source

#PIC, Constitution d’urgence, Titre XVIII, article premier : « Pendant l’état de crise, ni le Conseil des Sept ni l’Assemblée nationale ne peuvent prendre l’initiative d’une révision ; l’initiative de l’Agora citoyenne n’est pas suspendue. ». consulter la source

Version 1 du 23 octobre 2026 : première publication.

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