« Interdire le commerce des données, c’est tuer le gratuit »

On vous dit :

« Si plus personne ne peut vendre ni exploiter vos données, qui paiera les services gratuits ? Réseaux sociaux, messageries, applications, médias en ligne : tout cela vit de la publicité ciblée. Votre “intégrité numérique”, c’est Internet payant pour tous, et nos jeunes pousses coulées au profit des géants qui ont déjà les données. »

Voici ce que vous pouvez répondre

Le gratuit n’a jamais été gratuit : vous le payiez avec votre profil. Notre Constitution n’interdit pas la publicité ; elle interdit le commerce des données, qui ne peuvent être ni vendues ni cédées, parce qu’elles sont une part de vous. La publicité contextuelle, qui dépend de la page et non de la personne, reste permise, et elle rapporte : quand le diffuseur public néerlandais NPO a renoncé au pistage en janvier 2020, sa régie a vu ses recettes numériques bondir de 61 % sur un an. Quant aux géants, ce sont eux qui vivent du fichage : l’Union européenne a infligé en avril 2025 une amende de 200 millions d’euros à Meta pour son modèle « payer ou consentir ». Une jeune pousse qui vend un service n’a rien à craindre ; un courtier en profils, si.

Sources : Constitution d’urgence · Ster, régie de NPO · Commission européenne · Carnegie Mellon — le détail et les citations sont dans l’onglet « Références utiles ».

Pour aller plus loin

Ce que dit le texte

Le Titre V, article 3-1, pose que les données qui se rapportent à une personne « sont des éléments de celle-ci, et non des biens » et qu’elles ne peuvent faire l’objet « d’aucune cession, à titre onéreux ou gratuit ».

Le Titre VIII, article 2, en tire les conséquences : nul ne peut les acquérir, les céder ni les louer, ni s’entremettre dans leur circulation, et aucun consentement ne peut autoriser le profilage d’une personne à des fins publicitaires ou d’influence politique.

Ce qui reste permis est considérable : la publicité, pourvu qu’elle ne repose pas sur un profil ; l’abonnement ; le traitement strictement nécessaire au service que vous avez demandé, que l’article 2 range parmi ses exceptions ; la portabilité, qui vous laisse emporter vos données d’un service à l’autre.

Le prix réel du gratuit

En novembre 2023, Meta a proposé aux Européens un choix : payer un abonnement, ou consentir à la publicité personnalisée. Le marché venait d’avouer son secret : votre profil a un prix, et ce prix est celui de votre liberté de ne pas être suivi.

La Commission européenne a jugé ce modèle contraire au règlement sur les marchés numériques et a infligé à Meta, en avril 2025, une amende de 200 millions d’euros.

Shoshana Zuboff a donné un nom à ce système, le capitalisme de surveillance : l’expérience humaine y devient une matière première gratuite, transformée en prédictions de comportement vendues à d’autres.

Ce que disent les chiffres

Le ciblage rapporte surtout aux intermédiaires. En 2019, 3 chercheurs de Carnegie Mellon, Veronica Marotta, Vibhanshu Abhishek et Alessandro Acquisti, ont mesuré sur des millions d’affichages que la présence d’un cookie n’accroissait le revenu de l’éditeur que d’environ 4 %.

L’expérience de NPO va dans le même sens : en janvier 2020, le diffuseur public néerlandais a basculé vers la publicité contextuelle ; selon les chiffres de sa régie, Ster, ses recettes numériques ont dépassé de 61 % en janvier et de 76 % en février celles de l’année précédente.

Un cas ne fait pas une loi, et nous ne prétendons pas qu’il se reproduira partout ; il suffit à ruiner l’affirmation selon laquelle, sans pistage, point de salut.

Les jeunes pousses

L’argument se retourne. Ce qui empêche une jeune entreprise de rivaliser avec un géant, c’est le stock de données qu’il a accumulé.

L’interdiction du courtage supprime le marché où ce stock se monnaie, et la portabilité intégrale et gratuite de l’article 2 permet à chacun d’emporter ses données chez le nouvel entrant.

Le seul modèle qui disparaît est celui du courtier en données, qui achète et revend des profils sans jamais rien offrir à ceux qu’il fiche.

Les relances probables

« Et les applications de santé, les sites de rencontre, tout ce qui vit de vos données ? »

Ils pourront toujours traiter les données nécessaires au service que vous leur demandez, dans les conditions de l’article 2 du Titre VIII. Ce qu’ils ne pourront plus faire, c’est les revendre, ou vous profiler pour vous vendre autre chose.

« Les géants quitteront la France. »

En 2022, Meta laissait entendre dans ses documents financiers qu’elle pourrait devoir fermer Facebook et Instagram en Europe, faute d’accord sur les transferts de données. Elle est restée. Un marché de 68 millions de consommateurs ne se quitte pas pour une règle : il s’y adapte.

« Pourquoi m’interdire de vendre mes propres données, si je le veux ? »

Pour la même raison qu’on vous interdit de vendre un rein : la liberté de vendre une part de soi-même est d’abord celle de ceux qui ont besoin d’argent. Vous pouvez autoriser un usage, le révoquer, emporter vos données ; vous ne pouvez pas vous vendre en morceaux. La question de l’image et de la voix, exploitées pour une œuvre déterminée, est posée aux juristes dans l’onglet de l’article 3-1.

« La publicité contextuelle rapporte moins. »

Parfois. Mais les études disponibles montrent un écart bien plus faible qu’on ne le dit, et l’argent que perdent les intermédiaires du pistage n’est pas perdu pour tout le monde : une part revient aux éditeurs, qui n’ont plus à le partager.

Les pièges à éviter

  • Ne jamais dire que le #PIC interdit la publicité : il interdit le commerce des données et le profilage publicitaire ou d’influence politique.
  • Ne pas promettre qu’Internet restera gratuit : certains services passeront à l’abonnement, et nous l’assumons.
  • Ne pas présenter le cas NPO comme une loi générale : c’est un exemple, documenté par la régie elle-même.
  • L’amende de Meta a été prononcée au titre du règlement sur les marchés numériques, non du règlement général sur la protection des données.
  • Distinguer le traitement nécessaire au service, permis, du commerce des données, interdit.

Références utiles

Les citations, les ouvrages, les études et les chiffres sur lesquels repose cette réponse, avec leurs sources. Pour vérifier, approfondir, et répondre à qui vous demandera d’où vous tenez vos arguments.

Constitution d’urgence, Titre V, article 3-1 : « Les données qui se rapportent à une personne sont des éléments de celle-ci, et non des biens : elles ne peuvent faire l’objet d’aucun droit patrimonial, ni d’aucune cession, à titre onéreux ou gratuit. ». consulter la source

Constitution d’urgence, Titre VIII, article 2, 1° : « Aucun consentement ne peut autoriser le profilage d’une personne à des fins publicitaires ou d’influence politique. ». consulter la source

Brave (Johnny Ryan), données de Ster, régie publicitaire de NPO, 2020 : +61 % en janvier, +76 % en février par rapport à 2019. consulter la source

The Register, 3 juillet 2020, sur les recettes de NPO après l’abandon du pistage. consulter la source

Electronic Frontier Foundation, sur l’étude de Veronica Marotta, Vibhanshu Abhishek et Alessandro Acquisti (2019). consulter la source

Paperjam, « Meta conteste son amende de 200 millions d’euros ». consulter la source

Shoshana Zuboff, L’Âge du capitalisme de surveillance, Zulma, 2020 (éd. originale 2019).

Version 1.2 du 5 octobre 2026 — encadré « Entre nous » et réponse courte réécrits (lot 3). Version 1.1 du 2 octobre 2026 — encadré « Entre nous », adressé au militant qui porte la réponse. Version 1.0 du 30 septembre 2026 — première publication.

Le procédé, dans le Lexique du Pouvoir : Le capitalisme de surveillance · L’économie de l’attention

Le mot juste, dans l’Abécédaire : L’intégrité numérique · Les neurodroits

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